     1	﻿The Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand
     2	
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     9	Title: Cyrano de Bergerac
    10	
    11	Author: Edmond Rostand
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    13	Release Date: May 4, 2005 [EBook #1256]
    14	
    15	Language: French
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    17	Character set encoding: Unicode UTF-8
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    19	*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC ***
    20	
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    24	This etext was prepared by Sue Asscher
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    30	CYRANO DE BERGERAC
    31	
    32	Edmond Rostand
    33	
    34	Comédie Héroïque en Cinq Actes
    35	en vers
    36	
    37	Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin
    38	le 28 décembre 1897
    39	
    40	  C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.
    41	
    42	  Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous
    43	que je le dédie.
    44	
    45	E. R.
    46	
    47	
    48	
    49	Personnages:
    50	
    51	  CYRANO DE BERGERAC
    52	  CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
    53	  COMTE DE GUICHE
    54	  RAGUENEAU
    55	  LE BRET
    56	  CARBON DE CASTEL-JALOUX
    57	  LES CADETS
    58	  LIGNIÈRE
    59	  DE VALVERT
    60	  UN MARQUIS
    61	  DEUXIÈME MARQUIS
    62	  TROISIÈME MARQUIS
    63	  MONTFLEURY
    64	  BELLEROSE
    65	  JODELET
    66	  CUIGY
    67	  BRISSAILLE
    68	  UN FÂCHEUX
    69	  UN MOUSQUETAIRE
    70	  UN AUTRE
    71	  UN OFFICIER ESPAGNOL
    72	  UN CHEVAU-LÉGER
    73	  LE PORTIER
    74	  UN BOURGEOIS
    75	  SON FILS
    76	  UN TIRE-LAINE
    77	  UN SPECTATEUR
    78	  UN GARDE
    79	  BERTRANDOU LE FIFRE
    80	  LE CAPUCIN
    81	  DEUX MUSICIENS
    82	  LES POÈTES
    83	  LES PATISSIERS
    84	  ROXANE
    85	  SŒUR MARTHE
    86	  LISE
    87	  LA DISTRIBUTRICE
    88	  MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
    89	  LA DUÈGNE
    90	  SŒUR CLAIRE
    91	  UNE COMÉDIENNE
    92	  LA SOUBRETTE
    93	  LES PAGES
    94	  LA BOUQUETIÈRE
    95	
    96	La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers,
    97	poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats,
    98	espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes,
    99	bourgeoises, religieuses, etc.
   100	
   101	(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)
   102	
   103	
   104	
   105	
   106	
   107	
   108	Acte I.
   109	
   110	Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne.
   111	
   112	La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
   113	paume aménagé et embelli pour des représentations.
   114	
   115	La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
   116	côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier
   117	plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé.
   118	
   119	Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par
   120	des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent
   121	s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
   122	descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté
   123	de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.
   124	
   125	Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est
   126	divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du
   127	théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan,
   128	quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
   129	places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de
   130	buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
   131	d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.
   132	
   133	Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre.
   134	Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur
   135	les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
   136	du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.
   137	
   138	Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore.
   139	Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être
   140	allumés.
   141	
   142	
   143	
   144	Scène 1.I.
   145	
   146	Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
   147	tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
   148	distributrice, les violons, etc.
   149	
   150	(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
   151	entre brusquement.)
   152	
   153	
   154	LE PORTIER (le poursuivant):
   155	  Holà ! vos quinze sols !
   156	
   157	LE CAVALIER:
   158	  J'entre gratis !
   159	
   160	LE PORTIER:
   161	  Pourquoi ?
   162	
   163	LE CAVALIER:
   164	  Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
   165	
   166	LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer):
   167	  Vous ?
   168	
   169	DEUXIÈME CAVALIER:
   170	  Je ne paye pas !
   171	
   172	LE PORTIER:
   173	  Mais. . .
   174	
   175	DEUXIÈME CAVALIER:
   176	  Je suis mousquetaire.
   177	
   178	PREMIER CAVALIER (au deuxième):
   179	  On ne commence qu'à deux heures. Le parterre
   180	  Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
   181	  (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.)
   182	
   183	UN LAQUAIS (entrant):
   184	  Pst. . .Flanquin. . . !
   185	
   186	UN AUTRE (déjà arrivé):
   187	  Champagne ?. . .
   188	
   189	LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
   190	  Cartes. Dés.
   191	  (Il s'assied par terre):
   192	  Jouons.
   193	
   194	LE DEUXIÈME (même jeu):
   195	  Oui, mon coquin.
   196	
   197	PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume
   198	  et colle par terre):
   199	  J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
   200	
   201	UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance):
   202	  C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . .
   203	  (Il lui prend la taille.)
   204	
   205	UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
   206	  Touche !
   207	
   208	UN DES JOUEURS:
   209	  Trèfle !
   210	
   211	LE GARDE (poursuivant la fille):
   212	  Un baiser !
   213	
   214	LA BOUQUETIÈRE (se dégageant):
   215	  On voit !. . .
   216	
   217	LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres):
   218	  Pas de danger !
   219	
   220	UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions
   221	  de bouche):
   222	  Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.
   223	
   224	UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
   225	  Plaçons-nous là, mon fils.
   226	
   227	UN JOUEUR:
   228	  Brelan d'as !
   229	
   230	UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
   231	  Un ivrogne
   232	  Doit boire son bourgogne. . .
   233	  (il boit):
   234	  À l'hôtel de Bourgogne !
   235	
   236	LE BOURGEOIS (à son fils):
   237	  Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
   238	  (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
   239	  Buveurs. . .
   240	  (En rompant, un des cavaliers le bouscule):
   241	  Bretteurs !
   242	  (Il tombe au milieu des joueurs):
   243	  Joueurs !
   244	
   245	LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme):
   246	  Un baiser !
   247	
   248	LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils):
   249	  Jour de Dieu !
   250	  --Et penser que c'est dans une salle pareille
   251	  Qu'on joua du Rotrou, mon fils.
   252	
   253	LE JEUNE HOMME:
   254	  Et du Corneille !
   255	
   256	UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
   257	  Tra la la la la la la la la la la lère. . .
   258	
   259	LE PORTIER (sévèrement aux pages):
   260	  Les pages, pas de farce !. . .
   261	
   262	PREMIER PAGE (avec une dignité blessée):
   263	  Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . .
   264	  (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos):
   265	  As-tu de la ficelle ?
   266	
   267	LE DEUXIÈME:
   268	  Avec un hameçon.
   269	
   270	PREMIER PAGE:
   271	  On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
   272	
   273	UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
   274	  Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque:
   275	  Puis donc que vous volez pour la première fois. . .
   276	
   277	DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures):
   278	  Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
   279	
   280	TROISIÈME PAGE (d'en haut):
   281	  Et des pois !
   282	  (Il souffle et les crible de pois.)
   283	
   284	LE JEUNE HOMME (à son père):
   285	  Que va-t-on nous jouer ?
   286	
   287	LE BOURGEOIS:
   288	  Clorise.
   289	
   290	LE JEUNE HOMME:
   291	  De qui est-ce ?
   292	
   293	LE BOURGEOIS:
   294	  De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . .
   295	  (Il remonte au bras de son fils.)
   296	
   297	LE TIRE-LAINE (à ses acolytes):
   298	  . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la !
   299	
   300	UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée):
   301	  Tenez, à la première du Cid, j'étais là !
   302	
   303	LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
   304	  Les montres. . .
   305	
   306	LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils):
   307	  Vous verrez des acteurs très illustres. . .
   308	
   309	LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
   310	  Les mouchoirs. . .
   311	
   312	LE BOURGEOIS:
   313	  Montfleury. . .
   314	
   315	QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure):
   316	  Allumez donc les lustres !
   317	
   318	LE BOURGEOIS:
   319	  . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet !
   320	
   321	UN PAGE (au parterre):
   322	  Ah ! voici la distributrice !
   323	
   324	LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet):
   325	  Oranges, lait,
   326	  Eau de frambroise, aigre de cèdre !
   327	  (Brouhaha à la porte.)
   328	
   329	UNE VOIX DE FAUSSET:
   330	  Place, brutes !
   331	
   332	UN LAQUAIS (s'étonnant):
   333	  Les marquis !. . .au parterre ?. . .
   334	
   335	UN AUTRE LAQUAIS:
   336	  Oh ! pour quelques minutes.
   337	  (Entre une bande de petits marquis.)
   338	
   339	UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide):
   340	  Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
   341	  Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
   342	  Ah, fi ! fi ! fi !
   343	  (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant):
   344	  Cuigy ! Brissaille !
   345	  (Grandes embrassades.)
   346	
   347	CUIGY:
   348	  Des fidèles !. . .
   349	  Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .
   350	
   351	LE MARQUIS:
   352	  Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . .
   353	
   354	UN AUTRE:
   355	  Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !
   356	
   357	LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur):
   358	  Ah !. . .
   359	  (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont
   360	  pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à
   361	  Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne
   362	  distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu
   363	  démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)
   364	
   365	
   366	
   367	Scène 1.II.
   368	
   369	Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.
   370	
   371	CUIGY:
   372	  Lignière !
   373	
   374	BRISSAILLE (riant):
   375	  Pas encor gris !. . .
   376	
   377	LIGNIÈRE (bas à Christian):
   378	  Je vous présente ?
   379	  (Signe d'assentiment de Christian):
   380	  Baron de Neuvillette.
   381	  (Saluts.)
   382	
   383	LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé):
   384	  Ah !
   385	
   386	CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian):
   387	  La tête est charmante.
   388	
   389	PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
   390	  Peuh !. . .
   391	
   392	LIGNIÈRE (présentant à Christian):
   393	  Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .
   394	
   395	CHRISTIAN (s'inclinant):
   396	  Enchanté !. . .
   397	
   398	PREMIER MARQUIS (au deuxième):
   399	  Il est assez joli, mais n'est pas ajusté
   400	  Au dernier goût.
   401	
   402	LIGNIÈRE (à Cuigy):
   403	  Monsieur débarque de Touraine.
   404	
   405	CHRISTIAN:
   406	  Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
   407	  J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.
   408	
   409	PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
   410	  Voilà
   411	  La présidente Aubry !
   412	
   413	LA DISTRIBUTRICE:
   414	  Oranges, lait. . .
   415	
   416	LES VIOLONS (s'accordant):
   417	  La. . .la. . .
   418	
   419	CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit):
   420	  Du monde !
   421	
   422	CHRISTIAN:
   423	  Eh, oui, beaucoup,
   424	
   425	PREMIER MARQUIS:
   426	  Tout le bel air !
   427	  (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans
   428	  les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)
   429	
   430	DEUXIÈME MARQUIS:
   431	  Mesdames
   432	  De Guéméné. . .
   433	
   434	CUIGY:
   435	  De Bois-Dauphin. . .
   436	
   437	PREMIER MARQUIS:
   438	  Que nous aimâmes. . .
   439	
   440	BRISSAILLE:
   441	  De Chavigny. . .
   442	
   443	DEUXIÈME MARQUIS:
   444	  Qui de nos cœurs va se jouant !
   445	
   446	LIGNIÈRE:
   447	  Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
   448	
   449	LE JEUNE HOMME (à son père):
   450	  L'Académie est là ?
   451	
   452	LE BOURGEOIS:
   453	  Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
   454	  Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
   455	  Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
   456	  Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !
   457	
   458	PREMIER MARQUIS:
   459	  Attention ! nos précieuses prennent place:
   460	  Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
   461	  Félixérie. . .
   462	
   463	DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant):
   464	  Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
   465	  Marquis, tu les sais tous ?
   466	
   467	PREMIER MARQUIS:
   468	  Je les sais tous, marquis !
   469	
   470	LIGNIÈRE (prenant Christian à part):
   471	  Mon cher, je suis entré pour vous rendre service:
   472	  La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
   473	
   474	CHRISTIAN (suppliant):
   475	  Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
   476	  Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.
   477	
   478	LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
   479	  Messieurs les violons !. . .
   480	  (Il lève son archet.)
   481	
   482	LA DISTRIBUTRICE:
   483	  Macarons, citronnée. . .
   484	  (Les violons commencent à jouer.)
   485	
   486	CHRISTIAN:
   487	  J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,
   488	  Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
   489	  Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,
   490	  Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
   491	  --Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide.
   492	
   493	LIGNIÈRE (faisant mine de sortir):
   494	  Je pars.
   495	
   496	CHRISTIAN (le retenant encore):
   497	  Oh ! non, restez !
   498	
   499	LIGNIÈRE:
   500	  Je ne peux. D'Assoucy
   501	  M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
   502	
   503	LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
   504	  Orangeade ?
   505	
   506	LIGNIÈRE:
   507	  Fi !
   508	
   509	LA DISTRIBUTRICE:
   510	  Lait ?
   511	
   512	LIGNIÈRE:
   513	  Pouah !
   514	
   515	LA DISTRIBUTRICE:
   516	  Rivesalte ?
   517	
   518	LIGNIÈRE:
   519	  Halte !
   520	  (A Christian):
   521	  Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte ?
   522	  (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
   523	
   524	CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui):
   525	  Ah ! Ragueneau !. . .
   526	
   527	LIGNIÈRE (à Christian):
   528	  Le grand rôtisseur Ragueneau.
   529	
   530	RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers
   531	  Lignière):
   532	  Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
   533	
   534	LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian):
   535	  Le pâtissier des comédiens et des poètes !
   536	
   537	RAGUENEAU (se confondant):
   538	  Trop d'honneur. . .
   539	
   540	LIGNIÈRE:
   541	  Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
   542	
   543	RAGUENEAU:
   544	  Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .
   545	
   546	LIGNIÈRE:
   547	  A crédit.
   548	  Poète de talent lui-même. . .
   549	
   550	RAGUENEAU:
   551	  Ils me l'ont dit.
   552	
   553	LIGNIÈRE:
   554	  Fou de vers !
   555	
   556	RAGUENEAU:
   557	  Il est vrai que pour une odelette. . .
   558	
   559	LIGNIÈRE:
   560	  Vous donnez une tarte. . .
   561	
   562	RAGUENEAU:
   563	  Oh ! une tartelette !
   564	
   565	LIGNIÈRE:
   566	  Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet
   567	  Ne donnâtes-vous pas ?. . .
   568	
   569	RAGUENEAU:
   570	  Des petits pains !
   571	
   572	LIGNIÈRE (sévèrement):
   573	  Au lait.
   574	  --Et le théâtre, vous l'aimez ?
   575	
   576	RAGUENEAU:
   577	  Je l'idolâtre.
   578	
   579	LIGNIÈRE:
   580	  Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
   581	  Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,
   582	  Vous a coûté combien ?
   583	
   584	RAGUENEAU:
   585	  Quatre flans. Quinze choux.
   586	  (Il regarde de tous côtés):
   587	  Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.
   588	
   589	LIGNIÈRE:
   590	  Pourquoi ?
   591	
   592	RAGUENEAU:
   593	  Montfleury joue !
   594	
   595	LIGNIÈRE:
   596	  En effet, cette tonne
   597	  Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
   598	  Qu'importe à Cyrano ?
   599	
   600	RAGUENEAU:
   601	  Mais vous ignorez donc ?
   602	  Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
   603	  Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
   604	
   605	LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre):
   606	  Eh bien ?
   607	
   608	RAGUENEAU:
   609	  Montfleury joue !
   610	
   611	CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe):
   612	  Il n'y peut rien.
   613	
   614	RAGUENEAU:
   615	  Oh ! oh !
   616	  Moi, je suis venu voir !
   617	
   618	PREMIER MARQUIS:
   619	  Quel est ce Cyrano ?
   620	
   621	CUIGY:
   622	  C'est un garcon versé dan les colichemardes.
   623	
   624	DEUXIÈME MARQUIS:
   625	  Noble ?
   626	
   627	CUIGY:
   628	  Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
   629	  (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il
   630	  cherchait quelqu'un):
   631	  Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
   632	  (Il appelle):
   633	  Le Bret !
   634	  (Le Bret descend vers eux):
   635	  Vous cherchez Bergerac ?
   636	
   637	LE BRET:
   638	  Oui, je suis inquiet !. . .
   639	
   640	CUIGY:
   641	  N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
   642	
   643	LE BRET (avec tendresse):
   644	  Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires !
   645	
   646	RAGUENEAU:
   647	  Rimeur !
   648	
   649	CUIGY:
   650	  Bretteur !
   651	
   652	BRISSAILLE:
   653	  Physicien !
   654	
   655	LE BRET:
   656	  Musicien !
   657	
   658	LIGNIÈRE:
   659	  Et quel aspect hétéroclite que le sien !
   660	
   661	RAGENEAU:
   662	  Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
   663	  Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
   664	  Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
   665	  Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
   666	  Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques:
   667	  Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
   668	  Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc
   669	  Lève, comme une queue insolente de coq,
   670	  Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
   671	  Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,
   672	  Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
   673	  Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . .
   674	  On ne peut voir passer un pareil nasigère
   675	  Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !"
   676	  Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais
   677	  Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.
   678	
   679	LE BRET (hochant la tête):
   680	  Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque !
   681	
   682	RAGUENEAU (fièrement):
   683	  Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
   684	
   685	PREMIER MARQUIS (haussant les épaules):
   686	  Il ne viendra pas !
   687	
   688	RAGUENEAU:
   689	  Si !. . .Je parie un poulet
   690	  A la Ragueneau !
   691	
   692	LE MARQUIS (riant):
   693	  Soit !
   694	  (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa
   695	  loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond.
   696	  Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)
   697	
   698	DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris):
   699	  Ah, messieurs ! mais elle est
   700	  Épouvantablement ravissante !
   701	
   702	PREMIER MARQUIS:
   703	  Une pêche
   704	  Qui sourirait avec une fraise !
   705	
   706	DEUXIÈME MARQUIS:
   707	  Et si fraîche
   708	  Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur !
   709	
   710	CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière
   711	  par le bras):
   712	  C'est elle !
   713	
   714	LIGNIÈRE (regardant):
   715	  Ah ! c'est elle ?. . .
   716	
   717	CHRISTIAN:
   718	  Oui. Dites vite. J'ai peur.
   719	
   720	LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups):
   721	  Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine.
   722	  Précieuse.
   723	
   724	CHRISTIAN:
   725	  Hélas !
   726	
   727	LIGNIÈRE:
   728	  Libre. Orpheline. Cousine
   729	  De Cyrano,--dont on parlait. . .
   730	  (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
   731	  entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
   732	
   733	CHRISTIAN (tressaillant):
   734	  Cet homme ?. . .
   735	
   736	LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'œil):
   737	  Hé ! hé !. . .
   738	  --Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié
   739	  A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire
   740	  Faire épouser Roxane à certain triste sire,
   741	  Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
   742	  Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
   743	  Il peut persécuter une simple bourgeoise.
   744	  D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise
   745	  Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir !
   746	  --La fin était méchante. . .Écoutez. . .
   747	  (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.)
   748	
   749	CHRISTIAN:
   750	  Non. Bonsoir.
   751	
   752	LIGNIÈRE:
   753	  Vous allez ?
   754	
   755	CHRISTIAN:
   756	  Chez monsieur de Valvert !
   757	
   758	LIGNIÈRE:
   759	  Prenez garde:
   760	  C'est lui qui vous tuera !
   761	  (Lui désignant du coin de l'œil Roxane):
   762	  Restez. On vous regarde.
   763	
   764	CHRISTIAN:
   765	  C'est vrai !
   766	  (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce
   767	  moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de
   768	  lui.)
   769	
   770	LIGNIÈRE:
   771	  C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
   772	  --Dans les tavernes !
   773	  (Il sort, zigzaguant.)
   774	
   775	LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une
   776	  voix rassurée):
   777	  Pas de Cyrano.
   778	
   779	RAGUENEAU (incrédule):
   780	  Pourtant. . .
   781	
   782	LE BRET:
   783	  Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !
   784	
   785	LA SALLE:
   786	  Commencez ! Commencez !
   787	
   788	
   789	
   790	Scène 1.III.
   791	
   792	Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.
   793	
   794	
   795	UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse
   796	  le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte
   797	  de Valvert):
   798	  Quelle cour, ce de Guiche !
   799	
   800	UN AUTRE:
   801	  Fi !. . .Encore un Gascon !
   802	
   803	LE PREMIER:
   804	  Le Gascon souple et froid,
   805	  Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi.
   806	  (Ils vont vers de Guiche.)
   807	
   808	DEUXIÈME MARQUIS:
   809	  Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
   810	  Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?
   811	
   812	DE GUICHE:
   813	  C'est couleur Espagnol malade.
   814	
   815	PREMIER MARQUIS:
   816	  La couleur
   817	  Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
   818	  L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !
   819	
   820	DE GUICHE:
   821	  Je monte
   822	  Sur scène. Venez-vous ?
   823	  (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le
   824	  théâtre. Il se retourne et appelle):
   825	  Viens, Valvert !
   826	
   827	CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
   828	  Le vicomte !
   829	  Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . .
   830	  (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en
   831	  train de le dévaliser. Il se retourne):
   832	  Hein ?
   833	
   834	LE TIRE-LAINE:
   835	  Ay !. . .
   836	
   837	CHRISTIAN (sans le lâcher):
   838	  Je cherchais un gant !
   839	
   840	LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
   841	  Vous trouvez une main.
   842	  (Changeant de ton, bas et vite):
   843	  Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
   844	
   845	CHRISTIAN (le tenant toujours):
   846	  Quel ?
   847	
   848	LE TIRE-LAINE:
   849	  Lignière. . .
   850	  Qui vous quitte. . .
   851	
   852	CHRISTIAN (de même):
   853	  Eh ! bien ?
   854	
   855	LE TIRE-LAINE:
   856	  . . .touche à son heure dernière.
   857	  Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
   858	  Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postés !. . .
   859	
   860	CHRISTIAN:
   861	  Cent !
   862	  Par qui ?
   863	
   864	LE TIRE-LAINE:
   865	  Discrétion. . .
   866	
   867	CHRISTIAN (haussant les épaules):
   868	  Oh !
   869	
   870	LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité):
   871	  Professionnelle !
   872	
   873	CHRISTIAN:
   874	  Où seront-ils postés ?
   875	
   876	LE TIRE-LAINE:
   877	  À la porte de Nesle.
   878	  Sur son chemin. Prévenez-le !
   879	
   880	CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet):
   881	  Mais où le voir !
   882	
   883	LE TIRE-LAINE:
   884	  Allez courir tous les cabarets: le Pressoir
   885	  D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
   886	  Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque,
   887	  Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.
   888	
   889	CHRISTIAN:
   890	  Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
   891	  (Regardant Roxane avec amour):
   892	  La quitter. . .elle !
   893	  (Avec fureur, Valvert):
   894	  Et lui !. . .--Mais il faut que je sauve
   895	  Lignière !. . .
   896	  (Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
   897	  gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur
   898	  les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus
   899	  une place vide aux galeries et aux loges.)
   900	
   901	LA SALLE:
   902	  Commencez.
   903	
   904	UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée
   905	  par un page de la galerie supérieure):
   906	  Ma perruque !
   907	
   908	CRIS DE JOIE:
   909	  Il est chauve !. . .
   910	  Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . .
   911	
   912	LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
   913	  Petit gredin !
   914	
   915	RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant):
   916	  Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
   917	  (Silence complet.)
   918	
   919	LE BRET (étonné):
   920	  Ce silence soudain ?. . .
   921	  (Un spectateur lui parle bas):
   922	  Ah ?
   923	
   924	LE SPECTATEUR:
   925	  La chose me vient d'être certifiée.
   926	
   927	MURMURES (qui courent):
   928	  Chut !--Il paraît ?. . .--Non !. . .--Si !--Dans la loge grillée.--
   929	  Le Cardinal !--Le Cardinal ?--Le Cardinal !
   930	
   931	UN PAGE:
   932	  Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . .
   933	  (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.)
   934	
   935	LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau):
   936	  Mouchez cette chandelle !
   937	
   938	UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau):
   939	  Une chaise !
   940	  (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le
   941	  marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers
   942	  aux loges.)
   943	
   944	UN SPECTATEUR:
   945	  Silence !
   946	  (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
   947	  assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond
   948	  représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de
   949	  cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)
   950	
   951	LE BRET (à Ragueneau, bas):
   952	  Montfleury entre en scène ?
   953	
   954	RAGUENEAU (bas aussi):
   955	  Oui, c'est lui qui commence.
   956	
   957	LE BRET:
   958	  Cyrano n'est pas là.
   959	
   960	RAGUENEAU:
   961	  J'ai perdu mon pari.
   962	
   963	LE BRET:
   964	  Tant mieux ! tant mieux !
   965	  (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
   966	  dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
   967	  penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)
   968	
   969	LE PARTERRE (applaudissant):
   970	  Bravo, Montfleury ! Montfleury !
   971	
   972	MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon):
   973	  Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
   974	  Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
   975	  Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .
   976	
   977	UNE VOIX (au milieu du parterre):
   978	  Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?
   979	  (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
   980	
   981	VOIX DIVERSES:
   982	  Hein ?--Quoi ?--Qu'est-ce ?. . .
   983	  (On se lève dans les loges, pour voir.)
   984	
   985	CUIGY:
   986	  C'est lui !
   987	
   988	LE BRET (terrifié):
   989	  Cyrano !
   990	
   991	LA VOIX:
   992	  Roi des pitres !
   993	  Hors de scène a l'instant !
   994	
   995	TOUTE LA SALLE (indignée):
   996	  Oh !
   997	
   998	MONTFLEURY:
   999	  Mais. . .
  1000	
  1001	LA VOIX:
  1002	  Tu récalcitres ?
  1003	
  1004	VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
  1005	  Chut !--Assez !--Montfleury, jouez !--Ne craignez rien !. . .
  1006	
  1007	MONTFLEURY (d'une voix mal assurée):
  1008	  Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .
  1009	
  1010	LA VOIX (plus menaçante):
  1011	  Eh bien !
  1012	  Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
  1013	  Une plantation de bois sur vos épaules ?
  1014	  (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.)
  1015	
  1016	MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
  1017	  Heureux qui. . .
  1018	  (La canne s'agite.)
  1019	
  1020	LA VOIX:
  1021	  Sortez !
  1022	
  1023	LE PARTERRE:
  1024	  Oh !
  1025	
  1026	MONTFLEURY (s'étranglant):
  1027	  Heureux qui loin des cours. . .
  1028	
  1029	CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
  1030	  son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible):
  1031	  Ah ! je vais me fâcher !. . .
  1032	  (Sensation à sa vue.)
  1033	
  1034	
  1035	
  1036	Scène 1.IV.
  1037	
  1038	Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
  1039	
  1040	
  1041	MONTFLEURY (aux marquis):
  1042	  Venez à mon secours,
  1043	  Messieurs !
  1044	
  1045	UN MARQUIS (nonchalamment):
  1046	  Mais jouez donc !
  1047	
  1048	CYRANO:
  1049	  Gros homme, si tu joues
  1050	  Je vais être obligé de te fesser les joues !
  1051	
  1052	LE MARQUIS:
  1053	  Assez !
  1054	
  1055	CYRANO:
  1056	  Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
  1057	  Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
  1058	
  1059	TOUS LES MARQUIS (debout):
  1060	  C'en est trop !. . .Montfleury. . .
  1061	
  1062	CYRANO:
  1063	  Que Montfleury s'en aille,
  1064	  Ou bien je l'essorille et le désentripaille !
  1065	
  1066	UNE VOIX:
  1067	  Mais. . .
  1068	
  1069	CYRANO:
  1070	  Qu'il sorte !
  1071	
  1072	UNE AUTRE VOIX:
  1073	  Pourtant. . .
  1074	
  1075	CYRANO:
  1076	  Ce n'est pas encor fait ?
  1077	  (Avec le geste de retrousser ses manches):
  1078	  Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,
  1079	  Découper cette mortadelle d'Italie !
  1080	
  1081	MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité):
  1082	  En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
  1083	
  1084	CYRANO (très poli):
  1085	  Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,
  1086	  Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien
  1087	  Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,
  1088	  Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
  1089	
  1090	LE PARTERRE:
  1091	  Montfleury ! Montfleury !--La pièce de Baro !--
  1092	
  1093	CYRANO (à ceux qui crient autour de lui):
  1094	  Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau:
  1095	  Si vous continuez, il va rendre sa lame !
  1096	  (Le cercle s'élargit.)
  1097	
  1098	LA FOULE (reculant):
  1099	  Hé ! là !. . .
  1100	
  1101	CYRANO (à Montfleury):
  1102	  Sortez de scène !
  1103	
  1104	LA FOULE (se rapprochant et grondant):
  1105	  Oh ! oh !
  1106	
  1107	CYRANO (se retournant vivement):
  1108	  Quelqu'un réclame ?
  1109	  (Nouveau recul.)
  1110	
  1111	UNE VOIX (chantant au fond):
  1112	  Monsieur de Cyrano
  1113	  Vraiment nous tyrannise,
  1114	  Malgré ce tyranneau
  1115	  On jouera la Clorise.
  1116	
  1117	TOUTE LA SALLE (chantant):
  1118	  La Clorise, la Clorise !. . .
  1119	
  1120	CYRANO:
  1121	  Si j'entends une fois encor cette chanson,
  1122	  Je vous assomme tous.
  1123	
  1124	UN BOURGEOIS:
  1125	  Vous n'êtes pas Samson !
  1126	
  1127	CYRANO:
  1128	  Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
  1129	
  1130	UNE DAME (dans les loges):
  1131	  C'est inouï !
  1132	
  1133	UN SEIGNEUR:
  1134	  C'est scandaleux !
  1135	
  1136	UN BOURGEOIS:
  1137	  C'est vexatoire !
  1138	
  1139	UN PAGE:
  1140	  Ce qu'on s'amuse !
  1141	
  1142	LE PARTERRE:
  1143	  Kss !--Montfleury !--Cyrano !
  1144	
  1145	CYRANO:
  1146	  Silence !
  1147	
  1148	LE PARTERRE (en délire):
  1149	  Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
  1150	
  1151	CYRANO:
  1152	  Je vous. . .
  1153	
  1154	UN PAGE:
  1155	  Miâou !
  1156	
  1157	CYRANO:
  1158	  Je vous ordonne de vous taire !
  1159	  Et j'adresse un défi collectif au parterre !
  1160	  --J'inscris les noms !--Approchez-vous, jeunes héros !
  1161	  Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !--
  1162	  Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
  1163	  Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
  1164	  Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !
  1165	  --Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
  1166	  (Silence):
  1167	  La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
  1168	  Pas un nom ?--Pas un doigt ?--C'est bien. Je continue.
  1169	  (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse):
  1170	  Donc, je désire voir le théâtre guéri
  1171	  De cette fluxion. Sinon. . .
  1172	  (La main à son épée):
  1173	  le bistouri !
  1174	
  1175	MONTFLEURY:
  1176	  Je. . .
  1177	
  1178	CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est
  1179	  formé, s'installe comme chez lui):
  1180	  Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
  1181	  Vous vous éclipserez à la troisième.
  1182	
  1183	LE PARTERRE (amusé):
  1184	  Ah ?. . .
  1185	
  1186	CYRANO (frappant dans ses mains):
  1187	  Une !
  1188	
  1189	MONTFLEURY:
  1190	  Je. . .
  1191	
  1192	UNE VOIX (des loges):
  1193	  Restez !
  1194	
  1195	LE PARTERRE:
  1196	  Restera. . .restera pas. . .
  1197	
  1198	MONTFLEURY:
  1199	  Je crois,
  1200	  Messieurs. . .
  1201	
  1202	CYRANO:
  1203	  Deux !
  1204	
  1205	MONTFLEURY:
  1206	  Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . .
  1207	
  1208	CYRANO:
  1209	  Trois !
  1210	  (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de
  1211	  sifflets et de huées.)
  1212	
  1213	LA SALLE:
  1214	  Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . .
  1215	
  1216	CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
  1217	  Qu'il revienne, s'il l'ose !
  1218	
  1219	UN BOURGEOIS:
  1220	  L'orateur de la troupe !
  1221	  (Bellerose s'avance et salue.)
  1222	
  1223	LES LOGES:
  1224	  Ah !. . .Voilà Bellerose !
  1225	
  1226	BELLEROSE (avec élégance):
  1227	  Nobles seigneurs. . .
  1228	
  1229	LE PARTERRE:
  1230	  Non ! Non ! Jodelet !
  1231	
  1232	JODELET (s'avance, et, nasillard):
  1233	  Tas de veaux !
  1234	
  1235	LE PARTERRE:
  1236	  Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
  1237	
  1238	JODELET:
  1239	  Pas de bravos !
  1240	  Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
  1241	  S'est senti. . .
  1242	
  1243	LE PARTERRE:
  1244	  C'est un lâche !
  1245	
  1246	JODELET:
  1247	  Il dut sortir !
  1248	
  1249	LE PARTERRE:
  1250	  Qu'il rentre !
  1251	
  1252	LES UNS:
  1253	  Non !
  1254	
  1255	LES AUTRES:
  1256	  Si !
  1257	
  1258	UN JEUNE HOMME (à Cyrano):
  1259	  Mais à la fin, monsieur, quelle raison
  1260	  Avez-vous de haïr Montfleury ?
  1261	
  1262	CYRANO (gracieux, toujours assis):
  1263	  Jeune oison,
  1264	  J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
  1265	  Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule,
  1266	  Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,
  1267	  Le vers qu'il faut laisser s'envoler !--Secundo:
  1268	  Est mon secret. . .
  1269	
  1270	LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui):
  1271	  Mais vous nous privez sans scrupule
  1272	  De la Clorise ! Je m'entête. . .
  1273	
  1274	CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
  1275	  Vieille mule !
  1276	  Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
  1277	  J'interromps sans remords !
  1278	
  1279	LES PRÉCIEUSES (dans les loges):
  1280	  Ha !--Ho !--Notre Baro !
  1281	  Ma chère !--Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . .
  1282	
  1283	CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
  1284	  Belles personnes,
  1285	  Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
  1286	  De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,
  1287	  Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas !
  1288	
  1289	BELLEROSE:
  1290	  Et l'argent qu'il va falloir rendre !
  1291	
  1292	CYRANO (tournant sa chaise vers la scène):
  1293	  Bellerose,
  1294	  Vous avez dit la seule intelligente chose !
  1295	  Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
  1296	  (Il se lève, et lançant un sac sur la scène):
  1297	  Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
  1298	
  1299	LA SALLE (éblouie):
  1300	  Ah !. . .Oh !. . .
  1301	
  1302	JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
  1303	  A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
  1304	  A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . .
  1305	
  1306	LA SALLE
  1307	  Hu !. . .Hu !. . .
  1308	
  1309	JODELET:
  1310	  Dussions-nous même ensemble être hués !. . .
  1311	
  1312	BELLEROSE:
  1313	  Il faut évacuer la salle !. . .
  1314	
  1315	JODELET:
  1316	  Évacuez !. . .
  1317	  (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
  1318	  Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la
  1319	  sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
  1320	  leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se
  1321	  rasseoir.)
  1322	
  1323	LE BRET (à Cyrano):
  1324	  C'est fou !. . .
  1325	
  1326	UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano):
  1327	  Le comédien Montfleury ! quel scandale !
  1328	  Mais il est protégé par le duc de Candale !
  1329	  Avez-vous un patron ?
  1330	
  1331	CYRANO:
  1332	  Non !
  1333	
  1334	LE FÂCHEUX:
  1335	  Vous n'avez pas ?. . .
  1336	
  1337	CYRANO:
  1338	  Non !
  1339	
  1340	LE FÂCHEUX:
  1341	  Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . .
  1342	
  1343	CYRANO (agacé):
  1344	  Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
  1345	  Non, pas de protecteur. . .
  1346	  (La main à son épée):
  1347	  mais une protectrice !
  1348	
  1349	LE FÂCHEUX:
  1350	  Mais vous allez quitter la ville ?
  1351	
  1352	CYRANO:
  1353	  C'est selon.
  1354	
  1355	LE FÂCHEUX:
  1356	  Mais le duc de Candale a le bras long !
  1357	
  1358	CYRANO:
  1359	  Moins long
  1360	  Que n'est le mien. . .
  1361	  (Montrant son épée):
  1362	  quand je lui mets cette rallonge !
  1363	
  1364	LE FÂCHEUX:
  1365	  Mais vous ne songez pas à prétendre. . .
  1366	
  1367	CYRANO:
  1368	  J'y songe.
  1369	
  1370	LE FÂCHEUX:
  1371	  Mais. . .
  1372	
  1373	CYRANO:
  1374	  Tournez les talons, maintenant.
  1375	
  1376	LE FÂCHEUX:
  1377	  Mais. . .
  1378	
  1379	CYRANO:
  1380	  Tournez !
  1381	  --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
  1382	
  1383	LE FÂCHEUX (ahuri):
  1384	  Je. . .
  1385	
  1386	CYRANO (marchant sur lui):
  1387	  Qu'a-t-il d'étonnant ?
  1388	
  1389	LE FÂCHEUX (reculant):
  1390	  Votre Grâce se trompe. . .
  1391	
  1392	CYRANO:
  1393	  Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . .
  1394	
  1395	LE FÂCHEUX (même jeu):
  1396	  Je n'ai pas. . .
  1397	
  1398	CYRANO:
  1399	  Ou crochu comme un bec de hibou ?
  1400	
  1401	LE FÂCHEUX:
  1402	  Je. . .
  1403	
  1404	CYRANO:
  1405	  Y distingue-t-on une verrue au bout ?
  1406	
  1407	LE FÂCHEUX:
  1408	  Mais. . .
  1409	
  1410	CYRANO:
  1411	  Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
  1412	  Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
  1413	
  1414	LE FÂCHEUX:
  1415	  Oh !. . .
  1416	
  1417	CYRANO:
  1418	  Est-ce un phénomène ?
  1419	
  1420	LE FÂCHEUX:
  1421	  Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder !
  1422	
  1423	CYRANO:
  1424	  Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?
  1425	
  1426	LE FÂCHEUX:
  1427	  J'avais. . .
  1428	
  1429	CYRANO:
  1430	  Il vous dégoûte alors ?
  1431	
  1432	LE FÂCHEUX:
  1433	  Monsieur. . .
  1434	
  1435	CYRANO:
  1436	  Malsaine
  1437	  Vous semble sa couleur ?
  1438	
  1439	LE FÂCHEUX:
  1440	  Monsieur !
  1441	
  1442	CYRANO:
  1443	  Sa forme, obscène ?
  1444	
  1445	LE FÂCHEUX:
  1446	  Mais du tout !. . .
  1447	
  1448	CYRANO:
  1449	  Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
  1450	  --Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
  1451	
  1452	LE FÂCHEUX (balbutiant):
  1453	  Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
  1454	
  1455	CYRANO:
  1456	  Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
  1457	  Petit, mon nez ? Holà !
  1458	
  1459	LE FÂCHEUX:
  1460	  Ciel !
  1461	
  1462	CYRANO:
  1463	  Énorme, mon nez !
  1464	  --Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
  1465	  Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
  1466	  Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
  1467	  D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
  1468	  Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
  1469	  Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
  1470	  Déplorable maraud ! car la face sans gloire
  1471	  Que va chercher ma main en haut de votre col,
  1472	  Est aussi dénuée. . .
  1473	  (Il le soufflette.)
  1474	
  1475	LE FÂCHEUX:
  1476	  Aï !
  1477	
  1478	CYRANO:
  1479	  De fierté, d'envol,
  1480	  De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
  1481	  De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . .
  1482	  (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole):
  1483	  Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
  1484	
  1485	LE FÂCHEUX (se sauvant):
  1486	  Au secours ! A la garde !
  1487	
  1488	CYRANO:
  1489	  Avis donc aux badauds
  1490	  Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
  1491	  Et si le plaisantin est noble, mon usage
  1492	  Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
  1493	  Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
  1494	
  1495	DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis):
  1496	  Mais à la fin il nous ennuie !
  1497	
  1498	LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules):
  1499	  Il fanfaronne !
  1500	
  1501	DE GUICHE:
  1502	  Personne ne va donc lui répondre ?. . .
  1503	
  1504	LE VICOMTE:
  1505	  Personne ?
  1506	  Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . .
  1507	  (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un
  1508	  air fat):
  1509	  Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand.
  1510	
  1511	CYRANO (gravement):
  1512	  Très !
  1513	
  1514	LE VICOMTE (riant):
  1515	  Ha !
  1516	
  1517	CYRANO (imperturbable):
  1518	  C'est tout ?. . .
  1519	
  1520	LE VICOMTE:
  1521	  Mais. . .
  1522	
  1523	CYRANO:
  1524	  Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
  1525	  On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . .
  1526	  En variant le ton,--par exemple, tenez:
  1527	  Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
  1528	  Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"
  1529	  Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse !
  1530	  Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
  1531	  Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap !
  1532	  Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !"
  1533	  Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ?
  1534	  D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
  1535	  Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux
  1536	  Que paternellement vous vous préoccupâtes
  1537	  De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?"
  1538	  Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
  1539	  La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
  1540	  Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
  1541	  Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée
  1542	  Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
  1543	  Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol
  1544	  De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
  1545	  Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
  1546	  Appelle Hippocampelephantocamélos
  1547	  Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
  1548	  Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
  1549	  Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !'
  1550	  Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,
  1551	  T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
  1552	  Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
  1553	  Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
  1554	  Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
  1555	  Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
  1556	  Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
  1557	  C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
  1558	  Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
  1559	  C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
  1560	  Militaire: "Pointez contre cavalerie !"
  1561	  Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ?
  1562	  Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
  1563	  Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
  1564	  "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
  1565	  A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
  1566	  --Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
  1567	  Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
  1568	  Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
  1569	  Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
  1570	  Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot !
  1571	  Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
  1572	  Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
  1573	  Me servir toutes ces folles plaisanteries,
  1574	  Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
  1575	  De la moitié du commencement d'une, car
  1576	  Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
  1577	  Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
  1578	
  1579	DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié):
  1580	  Vicomte, laissez donc !
  1581	
  1582	LE VICOMTE (suffoqué):
  1583	  Ces grands airs arrogants !
  1584	  Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants !
  1585	  Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
  1586	
  1587	CYRANO:
  1588	  Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
  1589	  Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
  1590	  Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
  1591	  Je ne sortirais pas avec, par négligence,
  1592	  Un affront pas très bien lavé, la conscience
  1593	  Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
  1594	  Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
  1595	  Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
  1596	  Empanaché d'indépendance et de franchise;
  1597	  Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
  1598	  Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,
  1599	  Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
  1600	  Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
  1601	  Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
  1602	  Sonner les vérités comme des éperons.
  1603	
  1604	LE VICOMTE:
  1605	  Mais, monsieur. . .
  1606	
  1607	CYRANO:
  1608	  Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire !
  1609	  Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire !
  1610	  --Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun:
  1611	  Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.
  1612	
  1613	LE VICOMTE:
  1614	  Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
  1615	
  1616	CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
  1617	  présenter):
  1618	  Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
  1619	  De Bergerac.
  1620	  (Rires.)
  1621	
  1622	LE VICOMTE (exaspéré):
  1623	  Bouffon !
  1624	
  1625	CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
  1626	  Ay !. . .
  1627	
  1628	LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
  1629	  Qu'est-ce encor qu'il dit ?
  1630	
  1631	CYRANO (avec des grimaces de douleur):
  1632	  Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
  1633	  --Ce que c'est que de la laisser inoccupée !--
  1634	  Ay !. . .
  1635	
  1636	LE VICOMTE:
  1637	  Qu'avez-vous ?
  1638	
  1639	CYRANO:
  1640	  J'ai des fourmis dans mon épée !
  1641	
  1642	LE VICOMTE (tirant la sienne):
  1643	  Soit !
  1644	
  1645	CYRANO:
  1646	  Je vais vous donner un petit coup charmant.
  1647	
  1648	LE VICOMTE (méprisant):
  1649	  Poète !. . .
  1650	
  1651	CYRANO:
  1652	  Oui, monsieur, poète ! et tellement,
  1653	  Qu'en ferraillant je vais--hop !--à l'improvisade,
  1654	  Vous composer une ballade.
  1655	
  1656	LE VICOMTE:
  1657	  Une ballade ?
  1658	
  1659	CYRANO:
  1660	  Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?
  1661	  Le vicomte:
  1662	  Mais. . .
  1663	
  1664	CYRANO (récitant comme une leçon):
  1665	  La ballade, donc, se compose de trois
  1666	  Couplets de huit vers. . .
  1667	
  1668	LE VICOMTE (piétinant):
  1669	  Oh !
  1670	
  1671	CYRANO (continuant):
  1672	  Et d'un envoi de quatre. . .
  1673	
  1674	LE VICOMTE:
  1675	  Vous. . .
  1676	
  1677	CYRANO:
  1678	  Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
  1679	  Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
  1680	
  1681	LE VICOMTE:
  1682	  Non !
  1683	
  1684	CYRANO:
  1685	  Non ?
  1686	  (Déclamant):
  1687	  Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon
  1688	  Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !
  1689	
  1690	LE VICOMTE:
  1691	  Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?
  1692	
  1693	CYRANO:
  1694	  C'est le titre.
  1695	
  1696	LA SALLE (surexcitée au plus haut point):
  1697	  Place !--Très amusant !--Rangez-vous !--Pas de bruits !
  1698	  (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
  1699	  mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des
  1700	  épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A
  1701	  droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
  1702	  Cuigy, etc.)
  1703	
  1704	CYRANO (fermant une seconde les yeux):
  1705	  Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis.
  1706	  (Il fait ce qu'il dit, à mesure):
  1707	  Je jette avec grâce mon feutre,
  1708	  Je fais lentement l'abandon
  1709	  Du grand manteau qui me calfeutre,
  1710	  Et je tire mon espadon;
  1711	  Élégant comme Céladon,
  1712	  Agile comme Scaramouche,
  1713	  Je vous préviens, cher Mirmydon,
  1714	  Qu'à la fin de l'envoi je touche !
  1715	  (Premiers engagements de fer):
  1716	  Vous auriez bien dû rester neutre;
  1717	  Où vais-je vous larder, dindon ?. . .
  1718	  Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . .
  1719	  Au cœur, sous votre bleu cordon ?. . .
  1720	  --Les coquilles tintent, ding-don !
  1721	  Ma pointe voltige: une mouche !
  1722	  Décidément. . .c'est au bedon,
  1723	  Qu'à la fin de l'envoi, je touche.
  1724	  Il me manque une rime en eutre. . .
  1725	  Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
  1726	  C'est pour me fournir le mot pleutre !
  1727	  --Tac ! je pare la pointe dont
  1728	  Vous espériez me faire don;--
  1729	  J'ouvre la ligne,--je la bouche. . .
  1730	  Tiens bien ta broche, Laridon !
  1731	  A la fin de l'envoi, je touche.
  1732	  (Il annonce solennellement):
  1733	  Envoi.
  1734	  Prince, demande à Dieu pardon !
  1735	  Je quarte du pied, j'escarmouche,
  1736	  Je coupe, je feinte. . .
  1737	  (Se fendant):
  1738	  Hé ! là, donc !
  1739	  (Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
  1740	  A la fin de l'envoi, je touche !
  1741	  (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des
  1742	  mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano.
  1743	  Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis
  1744	  du vicomte le soutiennent et l'emmènent.)
  1745	
  1746	LA FOULE (en un long cri):
  1747	  Ah !. . .
  1748	
  1749	UN CHEVAU-LÉGER:
  1750	  Superbe !
  1751	
  1752	UNE FEMME:
  1753	  Joli !
  1754	
  1755	RAGUENEAU:
  1756	  Pharamineux !
  1757	
  1758	UN MARQUIS:
  1759	  Nouveau !. . .
  1760	
  1761	LE BRET:
  1762	  Insensé !
  1763	
  1764	BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
  1765	  . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .
  1766	
  1767	VOIX DE FEMME:
  1768	  C'est un héros !. . .
  1769	
  1770	UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue):
  1771	  Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . .
  1772	  C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître;
  1773	  J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . .
  1774	  (Il s'éloigne.)
  1775	
  1776	CYRANO (à Cuigy):
  1777	  Comment s'appelle donc ce monsieur ?
  1778	
  1779	CUIGY:
  1780	  D'Artagnan.
  1781	
  1782	LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras):
  1783	  Çà, causons !. . .
  1784	
  1785	CYRANO:
  1786	  Laisse un peu sortir cette cohue. . .
  1787	  (A Bellerose):
  1788	  Je peux rester ?
  1789	
  1790	BELLEROSE (respecteusement):
  1791	  Mais oui !. . .
  1792	  (On entend des cris au dehors.)
  1793	
  1794	JODELET (qui a regardé):
  1795	  C'est Montfleury qu'on hue !
  1796	
  1797	BELLEROSE (solennellement):
  1798	  Sic transit !. . .
  1799	  (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
  1800	  Balayez. Fermez. N'éteignez pas.
  1801	  Nous allons revenir après notre repas,
  1802	  Répéter pour demain une nouvelle farce.
  1803	  (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)
  1804	
  1805	LE PORTIER (à Cyrano):
  1806	  Vous ne dînez donc pas ?
  1807	
  1808	CYRANO:
  1809	  Moi ?. . .Non.
  1810	  (Le portier se retire.)
  1811	
  1812	LE BRET (à Cyrano):
  1813	  Parce que ?
  1814	
  1815	CYRANO (fièrement):
  1816	  Parce. . .
  1817	  (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
  1818	  Que je n'ai pas d'argent !. . .
  1819	
  1820	LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
  1821	  Comment ! le sac d'écus ?. . .
  1822	
  1823	CYRANO:
  1824	  Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
  1825	
  1826	LE BRET:
  1827	  Pour vivre tout un mois, alors ?. . .
  1828	
  1829	CYRANO:
  1830	  Rien ne me reste.
  1831	
  1832	LE BRET:
  1833	  Jeter ce sac, quelle sottise !
  1834	
  1835	CYRANO:
  1836	  Mais quel geste !. . .
  1837	
  1838	LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir):
  1839	  Hum !. . .
  1840	  (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée):
  1841	  Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . .
  1842	  (Montrant le buffet):
  1843	  J'ai là tout ce qu'il faut. . .
  1844	  (Avec élan):
  1845	  Prenez !
  1846	
  1847	CYRANO (se découvrant):
  1848	  Ma chère enfant,
  1849	  Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
  1850	  D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
  1851	  J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
  1852	  Et j'accepterai donc. . .
  1853	  (Il va au buffet et choisit):
  1854	  Oh ! peu de chose !--un grain
  1855	  De ce raisin. . .
  1856	  (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
  1857	  Un seul !. . .ce verre d'eau. . .
  1858	  (Elle veut y verser du vin, il l'arrête):
  1859	  limpide !
  1860	  --Et la moitié d'un macaron !
  1861	  (Il rend l'autre moitié.)
  1862	
  1863	LE BRET:
  1864	  Mais c'est stupide !
  1865	
  1866	LA DISTRIBUTRICE:
  1867	  Oh ! quelque chose encor !
  1868	
  1869	CYRANO:
  1870	  Oui. La main à baiser.
  1871	  (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)
  1872	
  1873	LA DISTRIBUTRICE:
  1874	  Merci, monsieur.
  1875	  (Révérence):
  1876	  Bonsoir.
  1877	  (Elle sort.)
  1878	
  1879	
  1880	
  1881	Scène 1.V.
  1882	
  1883	Cyrano, Le Bret, puis le portier.
  1884	
  1885	
  1886	CYRANO (à Le Bret):
  1887	  Je t'écoute causer.
  1888	  (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
  1889	  Dîner !. . .
  1890	  (. . .le verre d'eau):
  1891	  Boisson !. . .
  1892	  (. . .le grain de raisin):
  1893	  Dessert !. . .
  1894	  (Il s'assied):
  1895	  Là, je me mets à table !
  1896	  --Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable !
  1897	  (Mangeant):
  1898	  --Tu disais ?
  1899	
  1900	LE BRET:
  1901	  Que ces fats aux grands airs belliqueux
  1902	  Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . .
  1903	  Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
  1904	  De l'effet qu'a produit ton algarade.
  1905	
  1906	CYRANO (achevant son macaron):
  1907	  Énorme.
  1908	
  1909	LE BRET:
  1910	  Le Cardinal. . .
  1911	
  1912	CYRANO (s'épanouissant):
  1913	  Il était là, le Cardinal ?
  1914	
  1915	LE BRET:
  1916	  A dû trouver cela. . .
  1917	
  1918	CYRANO:
  1919	  Mais très original.
  1920	
  1921	LE BRET:
  1922	  Pourtant. . .
  1923	
  1924	CYRANO:
  1925	  C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
  1926	  Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.
  1927	
  1928	LE BRET:
  1929	  Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !
  1930	
  1931	CYRANO (attaquant son grain de raisin):
  1932	  Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?
  1933	
  1934	LE BRET:
  1935	  Quarante-huit. Sans compter les femmes.
  1936	
  1937	CYRANO:
  1938	  Voyons, compte !
  1939	
  1940	LE BRET:
  1941	  Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
  1942	  Baro, l'Académie. . .
  1943	
  1944	CYRANO:
  1945	  Assez ! tu me ravis !
  1946	
  1947	LE BRET:
  1948	  Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
  1949	  Quel système est le tien ?
  1950	
  1951	CYRANO:
  1952	  J'errais dans un méandre;
  1953	  J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre;
  1954	  J'ai pris. . .
  1955	
  1956	LE BRET:
  1957	  Lequel ?
  1958	
  1959	CYRANO:
  1960	  Mais le plus simple, de beaucoup.
  1961	  J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !
  1962	
  1963	LE BRET (haussant les épaules):
  1964	  Soit !--Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
  1965	  Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
  1966	
  1967	CYRANO (se levant):
  1968	  Ce Silène,
  1969	  Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
  1970	  Pour les femmes encor se croit un doux péril,
  1971	  Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
  1972	  Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . .
  1973	  Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
  1974	  De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir
  1975	  Glisser sur une fleur une longue limace !
  1976	
  1977	LE BRET (stupéfait):
  1978	  Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .
  1979	
  1980	CYRANO (avec un rire amer):
  1981	  Que j'aimasse ?. . .
  1982	  (Changeant de ton et gravement):
  1983	  J'aime.
  1984	
  1985	LE BRET:
  1986	  Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .
  1987	
  1988	CYRANO:
  1989	  Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit
  1990	  Le rêve d'être aimé même par une laide,
  1991	  Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;
  1992	  Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi !
  1993	  J'aime--mais c'est forcé !--la plus belle qui soit !
  1994	
  1995	LE BRET:
  1996	  La plus belle ?. . .
  1997	
  1998	CYRANO:
  1999	  Tout simplement, qui soit au monde !
  2000	  La plus brillante, la plus fine,
  2001	  (Avec accablement):
  2002	  la plus blonde !
  2003	
  2004	LE BRET:
  2005	  Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .
  2006	
  2007	CYRANO:
  2008	  Un danger
  2009	  Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
  2010	  Un piège de nature, une rose muscade
  2011	  Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
  2012	  Qui connaît son sourire a connu le parfait.
  2013	  Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
  2014	  Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
  2015	  Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
  2016	  Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
  2017	  Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .
  2018	
  2019	LE BRET:
  2020	  Sapristi ! je comprends. C'est clair !
  2021	
  2022	CYRANO:
  2023	  C'est diaphane.
  2024	
  2025	LE BRET:
  2026	  Magdeleine Robin, ta cousine ?
  2027	
  2028	CYRANO:
  2029	  Oui,--Roxane.
  2030	
  2031	LE BRET:
  2032	  Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
  2033	  Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !
  2034	
  2035	CYRANO:
  2036	  Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
  2037	  Pourrait bien me laisser cette protubérance !
  2038	  Oh ! je ne me fais pas d'illusion !--Parbleu,
  2039	  Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
  2040	  J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume;
  2041	  Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
  2042	  L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
  2043	  Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
  2044	  Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
  2045	  Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
  2046	  Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain
  2047	  L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !
  2048	
  2049	LE BRET (ému):
  2050	  Mon ami !. . .
  2051	
  2052	CYRANO:
  2053	  Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
  2054	  De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .
  2055	
  2056	LE BRET (vivement, lui prenant la main):
  2057	  Tu pleures ?
  2058	
  2059	CYRANO:
  2060	  Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
  2061	  Si le long de ce nez une larme coulait !
  2062	  Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
  2063	  La divine beauté des larmes se commettre
  2064	  Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien,
  2065	  Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
  2066	  Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
  2067	  Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .
  2068	
  2069	LE BRET:
  2070	  Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !
  2071	
  2072	CYRANO (secouant la tête):
  2073	  Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ?
  2074	  J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?
  2075	
  2076	LE BRET:
  2077	  Mais ton courage ! ton esprit !--Cette petite
  2078	  Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
  2079	  Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !
  2080	
  2081	CYRANO (saisi):
  2082	  C'est vrai !
  2083	
  2084	LE BRET:
  2085	  Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même,
  2086	  Toute blême a suivi ton duel !
  2087	
  2088	CYRANO:
  2089	  Toute blême ?
  2090	
  2091	LE BRET:
  2092	  Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
  2093	  Ose, et lui parle, afin. . .
  2094	
  2095	CYRANO:
  2096	  Qu'elle me rie au nez ?
  2097	  Non !--C'est la seule chose au monde que je craigne !
  2098	
  2099	LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano):
  2100	  Monsieur, on vous demande. . .
  2101	
  2102	CYRANO (voyant la duègne):
  2103	  Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
  2104	
  2105	
  2106	
  2107	Scène 1.VI.
  2108	
  2109	Cyrano, Le Bret, la duègne.
  2110	
  2111	
  2112	LA DUÈGNE (avec un grand salut):
  2113	  De son vaillant cousin on désire savoir
  2114	  Où l'on peut, en secret, le voir.
  2115	
  2116	CYRANO (bouleversé):
  2117	  Me voir ?
  2118	
  2119	LA DUÈGNE (avec une révérence):
  2120	  Vous voir.
  2121	  --On a des choses à vous dire.
  2122	
  2123	CYRANO:
  2124	  Des ?. . .
  2125	
  2126	LA DUÈGNE (nouvelle révérence):
  2127	  Des choses !
  2128	
  2129	CYRANO (chancelant):
  2130	  Ah, mon Dieu !
  2131	
  2132	LA DUÈGNE:
  2133	  L'on ira, demain, aux primes roses
  2134	  D'aurore,--ouïr la messe à Saint-Roch.
  2135	
  2136	CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
  2137	  Ah ! mon Dieu !
  2138	
  2139	LA DUÈGNE:
  2140	  En sortant,--où peut-on entrer, causer un peu ?
  2141	
  2142	CYRANO (affolé):
  2143	  Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . .
  2144	
  2145	LA DUÈGNE:
  2146	  Dites vite.
  2147	
  2148	CYRANO:
  2149	  Je cherche !. . .
  2150	
  2151	LA DUÈGNE:
  2152	  Où ?
  2153	
  2154	CYRANO:
  2155	  Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . .
  2156	
  2157	LA DUÈGNE:
  2158	  Il perche ?
  2159	
  2160	CYRANO:
  2161	  Dans la rue--Ah ! mon Dieu, mon Dieu !--Saint-Honoré !
  2162	
  2163	LA DUÈGNE (remontant):
  2164	  On ira. Soyez-y. Sept heures.
  2165	
  2166	CYRANO:
  2167	  J'y serai.
  2168	  (La duègne sort.)
  2169	
  2170	
  2171	
  2172	Scène 1.VII.
  2173	
  2174	Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille,
  2175	Lignière, le portier, les violons.)
  2176	
  2177	
  2178	CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
  2179	  Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . .
  2180	
  2181	LE BRET:
  2182	  Eh bien ! tu n'es plus triste ?
  2183	
  2184	CYRANO:
  2185	  Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !
  2186	
  2187	LE BRET:
  2188	  Maintenant, tu vas être calme ?
  2189	
  2190	CYRANO (hors de lui):
  2191	  Maintenant. . .
  2192	  Mais je vais être frénétique et fulminant !
  2193	  Il me faut une armée entière a déconfire !
  2194	  J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
  2195	  De pourfendre des nains. . .
  2196	  (Il crie à tue-tête):
  2197	  Il me faut des géants !
  2198	  (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et
  2199	  de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les
  2200	  violons ont repris leur place.)
  2201	
  2202	UNE VOIX (de la scène):
  2203	  Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !
  2204	
  2205	CYRANO (riant):
  2206	  Nous partons !
  2207	  (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille,
  2208	  plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)
  2209	
  2210	CUIGY:
  2211	  Cyrano !
  2212	
  2213	CYRANO:
  2214	  Qu'est-ce ?
  2215	
  2216	CUIGY:
  2217	  Une énorme grive
  2218	  Qu'on t'apporte !
  2219	
  2220	CYRANO (le reconnaissant):
  2221	  Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?
  2222	
  2223	CUIGY:
  2224	  Il te cherche !
  2225	
  2226	BRISSAILLE:
  2227	  Il ne peut rentrer chez lui !
  2228	
  2229	CYRANO:
  2230	  Pourquoi ?
  2231	
  2232	LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné):
  2233	  Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
  2234	  A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
  2235	  Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
  2236	  Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !
  2237	
  2238	CYRANO:
  2239	  Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !
  2240	
  2241	LIGNIÈRE (épouvanté):
  2242	  Mais. . .
  2243	
  2244	CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le
  2245	  portier balance en écoutant curieusement cette scène):
  2246	  Prends cette lanterne !. . .
  2247	  (Lignière saisit précipitamment la lanterne):
  2248	  Et marche !--Je te jure
  2249	  Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . .
  2250	  (Aux officiers):
  2251	  Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
  2252	
  2253	CUIGY:
  2254	  Mais cent hommes !. . .
  2255	
  2256	CYRANO:
  2257	  Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
  2258	  (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont
  2259	  rapprochés dans leurs divers costumes.)
  2260	
  2261	LE BRET:
  2262	  Mais pourquoi protéger. . .
  2263	
  2264	CYRANO:
  2265	  Voilà Le Bret qui grogne !
  2266	
  2267	LE BRET:
  2268	  Cet ivrogne banal ?. . .
  2269	
  2270	CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière):
  2271	  Parce que cet ivrogne,
  2272	  Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
  2273	  Fit quelque chose un jour de tout à fait joli:
  2274	  Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
  2275	  Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,
  2276	  Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,
  2277	  Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .
  2278	
  2279	UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette):
  2280	  Tiens, c'est gentil, cela !
  2281	
  2282	CYRANO:
  2283	  N'est-ce pas, la soubrette ?
  2284	
  2285	LA COMÉDIENNE (aux autres):
  2286	  Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
  2287	
  2288	CYRANO:
  2289	  Marchons !
  2290	  (Aux officiers):
  2291	  Et vous, messieurs, en me voyant charger,
  2292	  Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
  2293	
  2294	UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène):
  2295	  Oh ! mais, moi, je vais voir !
  2296	
  2297	CYRANO:
  2298	  Venez !. . .
  2299	
  2300	UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien):
  2301	  Viens-tu, Cassandre ?. . .
  2302	
  2303	CYRANO:
  2304	  Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
  2305	  Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
  2306	  La farce italienne à ce drame espagnol,
  2307	  Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
  2308	  L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .
  2309	
  2310	TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
  2311	  Bravo !--Vite, une mante !--Un capuchon !
  2312	
  2313	JODELET:
  2314	  Allons !
  2315	
  2316	CYRANO (aux violons):
  2317	  Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
  2318	  (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des
  2319	  chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient
  2320	  une retraite aux flambeaux):
  2321	  Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
  2322	  Et, vingt pas en avant. . .
  2323	  (Il se place comme il dit):
  2324	  Moi, tout seul, sous la plume
  2325	  Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
  2326	  Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . .
  2327	  --C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !--
  2328	  On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
  2329	  (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque
  2330	  et lunaire paraît):
  2331	  Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;
  2332	  Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
  2333	  Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;
  2334	  Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
  2335	  Comme un mystérieux et magique miroir,
  2336	  Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir !
  2337	
  2338	TOUS:
  2339	  A la porte de Nesle !
  2340	
  2341	CYRANO (debout sur le seuil):
  2342	  A la porte de Nesle !
  2343	  (Se retournant avant de sortir, à la soubrette):
  2344	  Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
  2345	  Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
  2346	  (Il tire l'épée et, tranquillement):
  2347	  C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !
  2348	  (Il sort. Le cortège,--Lignière zigzaguant en tête,--puis les
  2349	  comédiennes aux bras des officiers,--puis les comédiens gambadant,--se
  2350	  met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote
  2351	  des chandelles.)
  2352	
  2353	
  2354	Rideau.
  2355	
  2356	
  2357	
  2358	Acte II.
  2359	
  2360	La Rôtisserie Des Poètes.
  2361	
  2362	La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin
  2363	de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit
  2364	largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
  2365	premières lueurs de l'aube.
  2366	
  2367	À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé,
  2368	auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
  2369	grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves,
  2370	principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan,
  2371	immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
  2372	chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les
  2373	lèchefrites.
  2374	
  2375	À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant
  2376	à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des
  2377	volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y
  2378	luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
  2379	faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles
  2380	analogues.
  2381	
  2382	Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
  2383	descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées,
  2384	fait un lustre de gibier.
  2385	
  2386	Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
  2387	étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des
  2388	jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
  2389	effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces.
  2390	Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On
  2391	apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des
  2392	quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
  2393	
  2394	Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées
  2395	de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
  2396	dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au
  2397	lever du rideau; il écrit.
  2398	
  2399	
  2400	
  2401	Scène 2.I.
  2402	
  2403	Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table,
  2404	écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
  2405	
  2406	
  2407	PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée):
  2408	  Fruits en nougat !
  2409	
  2410	DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat):
  2411	  Flan !
  2412	
  2413	TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes):
  2414	  Paon !
  2415	
  2416	QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux):
  2417	  Roinsoles !
  2418	
  2419	CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
  2420	  Bœuf en daube !
  2421	
  2422	RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête):
  2423	  Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !
  2424	  Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
  2425	  L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau !
  2426	  (Il se lève. A un cuisinier):
  2427	  Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !
  2428	
  2429	LE CUISINIER:
  2430	  De combien ?
  2431	
  2432	RAGUENEAU:
  2433	  De trois pieds.
  2434	  (Il passe.)
  2435	
  2436	LE CUISINIER:
  2437	  Hein ?
  2438	
  2439	PREMIER PATISSIER:
  2440	  La tarte !
  2441	
  2442	DEUXIÈME PATISSIER:
  2443	  La tourte !
  2444	
  2445	RAGUENEAU (devant la cheminée):
  2446	  Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
  2447	  N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
  2448	  (A un pâtissier, lui montrant des pains):
  2449	  Vous avez mal placé la fente de ces miches:
  2450	  Au milieu la césure,--entre les hémistiches !
  2451	  (A un autre, lui montrant un pâté inachevé):
  2452	  A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . .
  2453	  (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
  2454	  Et toi, sur cette broche interminable, toi,
  2455	  Le modeste poulet et la dinde superbe,
  2456	  Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
  2457	  Alternait les grands vers avec les plus petits,
  2458	  Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
  2459	
  2460	UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette):
  2461	  Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire
  2462	  Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
  2463	  (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)
  2464	
  2465	RAGUENEAU (ébloui):
  2466	  Une lyre !
  2467	
  2468	L'APPRENTI:
  2469	  En pâte de brioche.
  2470	
  2471	RAGUENEAU (ému):
  2472	  Avec des fruits confits !
  2473	  L'APPRENTI:
  2474	  Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
  2475	
  2476	RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
  2477	  Va boire à ma santé !
  2478	  (Apercevant Lise qui entre):
  2479	  Chut ! ma femme ! Circule,
  2480	  Et cache cet argent !
  2481	  (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné):
  2482	  C'est beau ?
  2483	
  2484	LISE:
  2485	  C'est ridicule !
  2486	  (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
  2487	
  2488	RAGUENEAU:
  2489	  Des sacs ?. . .Bon. Merci.
  2490	  (Il les regarde):
  2491	  Ciel ! Mes livres vénérés !
  2492	  Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
  2493	  Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . .
  2494	  Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
  2495	
  2496	LISE (sèchement):
  2497	  Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
  2498	  Ce que laissent ici, pour unique paiement,
  2499	  Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
  2500	
  2501	RAGUENEAU:
  2502	  Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !
  2503	
  2504	LISE:
  2505	  Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
  2506	  Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi !
  2507	
  2508	RAGUENEAU:
  2509	  Avec des vers, faire cela !
  2510	
  2511	LISE:
  2512	  Pas autre chose.
  2513	
  2514	RAGUENEAU:
  2515	  Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
  2516	
  2517	
  2518	
  2519	Scène 2.II.
  2520	
  2521	Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.
  2522	
  2523	
  2524	RAGUENEAU:
  2525	  Vous désirez, petits ?
  2526	
  2527	PREMIER ENFANT:
  2528	  Trois pâtés.
  2529	
  2530	RAGUENEAU (les servant):
  2531	  Là, bien roux. . .
  2532	  Et bien chauds.
  2533	
  2534	DEUXIÈME ENFANT:
  2535	  S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
  2536	
  2537	RAGUENEAU (saisi, à part):
  2538	  Hélas ! un de mes sacs !
  2539	  (Aux enfants):
  2540	  Que je les enveloppe ?. . .
  2541	  (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit):
  2542	  Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . .
  2543	  Pas celui-ci !. . .
  2544	  (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les
  2545	  pâtés, il lit):
  2546	  Le blond Phœbus. . . Pas celui-là !
  2547	  (Même jeu.)
  2548	
  2549	LISE (impatientée):
  2550	  Eh bien ! qu'attendez-vous ?
  2551	
  2552	RAGUENEAU:
  2553	  Voilà, voilà, voilà !
  2554	  (Il en prend un troisième et se résigne):
  2555	  Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !
  2556	
  2557	LISE:
  2558	  C'est heureux qu'il se soit décidé !
  2559	  (Haussant les épaules):
  2560	  Nicodème !
  2561	  (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)
  2562	
  2563	RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants
  2564	  déjà à la porte):
  2565	  Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis,
  2566	  Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
  2567	  (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et
  2568	  sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant):
  2569	  Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . .
  2570	  Philis !. . .
  2571	  (CYRANO entre brusquement.)
  2572	
  2573	
  2574	
  2575	Scène 2.III.
  2576	
  2577	Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.
  2578	
  2579	
  2580	CYRANO:
  2581	  Quelle heure est-il ?
  2582	
  2583	RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
  2584	  Six heures.
  2585	
  2586	CYRANO (avec émotion):
  2587	  Dans une heure !
  2588	  (Il va et vient dans la boutique.)
  2589	
  2590	RAGUENEAU (le suivant):
  2591	  Bravo ! J'ai vu. . .
  2592	
  2593	CYRANO:
  2594	  Quoi donc !
  2595	
  2596	RAGUENEAU:
  2597	  Votre combat !. . .
  2598	
  2599	CYRANO:
  2600	  Lequel ?
  2601	
  2602	RAGUENEAU:
  2603	  Celui de l'hôtel de Bourgogne !
  2604	
  2605	CYRANO (avec dédain):
  2606	  Ah !. . .Le duel !
  2607	
  2608	RAGUENEAU (admiratif):
  2609	  Oui, le duel en vers !. . .
  2610	
  2611	LISE:
  2612	  Il en a plein la bouche !
  2613	
  2614	CYRANO:
  2615	  Allons ! tant mieux !
  2616	
  2617	RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
  2618	  A la fin de l'envoi, je touche !. . .
  2619	  A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau !
  2620	  (Avec un enthousiasme croissant):
  2621	  A la fin de l'envoi. . .
  2622	
  2623	CYRANO:
  2624	  Quelle heure, Ragueneau ?
  2625	
  2626	RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
  2627	  Six heures cinq !. . .. . .je touche !
  2628	  (Il se relève):
  2629	  . . .Oh ! faire une ballade !
  2630	
  2631	LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré
  2632	  distraitement la main):
  2633	  Qu'avez-vous à la main ?
  2634	
  2635	CYRANO:
  2636	  Rien. Une estafilade.
  2637	
  2638	RAGUENEAU:
  2639	  Courûtes-vous quelque péril ?
  2640	
  2641	CYRANO:
  2642	  Aucun péril.
  2643	
  2644	LISE (le menaçant du doigt):
  2645	  Je crois que vous mentez !
  2646	
  2647	CYRANO:
  2648	  Mon nez remuerait-il ?
  2649	  Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
  2650	  (Changeant de ton):
  2651	  J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
  2652	  Vous nous laisserez seuls.
  2653	
  2654	RAGUENEAU:
  2655	  C'est que je ne peux pas;
  2656	  Mes rimeurs vont venir. . .
  2657	
  2658	LISE (ironique):
  2659	  Pour leur premier repas.
  2660	
  2661	CYRANO:
  2662	  Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . .
  2663	  L'heure ?
  2664	
  2665	RAGUENEAU:
  2666	  Six heures dix.
  2667	
  2668	CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du
  2669	  papier):
  2670	  Une plume ?. . .
  2671	
  2672	RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille):
  2673	  De cygne.
  2674	
  2675	UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
  2676	  Salut !
  2677	  (Lise remonte vivement vers lui.)
  2678	
  2679	CYRANO (se retournant):
  2680	  Qu'est-ce ?
  2681	
  2682	RAGUENEAU:
  2683	  Un ami de ma femme. Un guerrier
  2684	  Terrible,--à ce qu'il dit !. . .
  2685	
  2686	CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau):
  2687	  Chut !. . .
  2688	  Écrire,--plier,--
  2689	  (A lui-même):
  2690	  Lui donner,--me sauver. . .
  2691	  (Jetant la plume):
  2692	  Lâche !. . .Mais que je meure,
  2693	  Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
  2694	  (A Ragueneau):
  2695	  L'heure ?
  2696	
  2697	RAGUENEAU:
  2698	  Six et quart !. . .
  2699	
  2700	CYRANO (frappant sa poitrine):
  2701	  --un seul mot de tous ceux que j'ai là !
  2702	  Tandis qu'en écrivant. . .
  2703	  (Il reprend la plume):
  2704	  Eh bien ! écrivons-la,
  2705	  Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite
  2706	  Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,
  2707	  Et que mettant mon âme à côté du papier,
  2708	  Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
  2709	  (Il écrit.--Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des
  2710	  silhouettes maigres et hésitantes.)
  2711	
  2712	
  2713	
  2714	Scène 2.IV.
  2715	
  2716	Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant,
  2717	les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
  2718	
  2719	
  2720	LISE (entrant, à Ragueneau):
  2721	  Les voici vos crottés !
  2722	
  2723	PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau):
  2724	  Confrère !. . .
  2725	
  2726	DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains):
  2727	  Cher confrère !
  2728	
  2729	TROISIÈME POÈTE:
  2730	  Aigle des pâtissiers !
  2731	  (Il renifle):
  2732	  Ça sent bon dans votre aire,
  2733	
  2734	QUATRIÈME POÈTE:
  2735	  O Phœbus-Rôtisseur !
  2736	
  2737	CINQUIÈME POÈTE:
  2738	  Apollon maître-queux !. . .
  2739	
  2740	RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué):
  2741	  Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .
  2742	
  2743	PREMIER POÈTE:
  2744	  Nous fûmes retardés par la foule attroupée
  2745	  A la porte de Nesle !. . .
  2746	
  2747	DEUXIÈME POÈTE:
  2748	  Ouverts à coups d'épée,
  2749	  Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
  2750	
  2751	CYRANO (levant une seconde la tête):
  2752	  Huit ?. . .Tiens, je croyais sept.
  2753	  (Il reprend sa lettre.)
  2754	
  2755	RAGUENEAU (à Cyrano):
  2756	  Est-ce que vous savez
  2757	  Le héros du combat ?
  2758	
  2759	CYRANO (négligemment):
  2760	  Moi ?. . .Non !
  2761	
  2762	LISE (au mousquetaire):
  2763	  Et vous ?
  2764	
  2765	LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
  2766	  Peut-être !
  2767	
  2768	CYRANO (écrivant, à part,--on l'entend murmurer de temps en temps):
  2769	  Je vous aime. . .
  2770	
  2771	PREMIER POÈTE:
  2772	  Un seul homme, assurait-on, sut mettre
  2773	  Toute une bande en fuite !. . .
  2774	
  2775	DEUXIÈME POÈTE:
  2776	  Oh ! c'etait curieux !
  2777	  Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .
  2778	
  2779	CYRANO (écrivant):
  2780	  . . .vos yeux. . .
  2781	
  2782	TROISIÈME POÈTE:
  2783	  On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !
  2784	
  2785	PREMIER POÈTE:
  2786	  Sapristi ! ce dut être un féroce. . .
  2787	
  2788	CYRANO (même jeu):
  2789	  . . .vos lèvres. . .
  2790	
  2791	PREMIER POÈTE:
  2792	  Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !
  2793	
  2794	CYRANO (même jeu):
  2795	  . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.
  2796	
  2797	DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau):
  2798	  Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
  2799	
  2800	CYRANO (même jeu):
  2801	  . . .qui vous aime. . .
  2802	  (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans
  2803	  son pourpoint):
  2804	  Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
  2805	
  2806	RAGUENEAU (au deuxième poète):
  2807	  J'ai mis une recette en vers.
  2808	
  2809	TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème):
  2810	  Oyons ces vers !
  2811	
  2812	QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise):
  2813	  Cette brioche a mis son bonnet de travers.
  2814	  (Il la décoiffe d'un coup de dent.)
  2815	
  2816	PREMIER POÈTE:
  2817	  Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,
  2818	  De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
  2819	  (Il happe le morceau de pain d'épice.)
  2820	
  2821	DEUXIÈME POÈTE:
  2822	  Nous écoutons.
  2823	
  2824	TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts):
  2825	  Ce chou bave sa crème. Il rit.
  2826	
  2827	DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie):
  2828	  Pour la première fois la Lyre me nourrit !
  2829	
  2830	RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet,
  2831	  pris une pose):
  2832	  Une recette en vers. . .
  2833	
  2834	DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude):
  2835	  Tu déjeunes ?
  2836	
  2837	PREMIER POÈTE (au deuxième):
  2838	  Tu dînes !
  2839	
  2840	RAGUENEAU:
  2841	  Comment on fait les tartelettes amandines.
  2842	  Battez, pour qu'ils soient mousseux,
  2843	  Quelques œufs;
  2844	  Incorporez à leur mousse
  2845	  Un jus de cédrat choisi;
  2846	  Versez-y
  2847	  Un bon lait d'amande douce;
  2848	  Mettez de la pâte à flan
  2849	  Dans le flanc
  2850	  De moules à tartelette;
  2851	  D'un doigt preste, abricotez
  2852	  Les côtés;
  2853	  Versez goutte à gouttelette
  2854	  Votre mousse en ces puits, puis
  2855	  Que ces puits
  2856	  Passent au four, et, blondines,
  2857	  Sortant en gais troupelets,
  2858	  Ce sont les
  2859	  Tartelettes amandines !
  2860	
  2861	LES POÈTES (la bouche pleine):
  2862	  Exquis ! Délicieux !
  2863	
  2864	UN POÈTE (s'étouffant):
  2865	  Homph !
  2866	  (Ils remontent vers le fond, en mangeant.)
  2867	
  2868	CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau):
  2869	  Bercés par ta voix,
  2870	  Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?
  2871	
  2872	RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
  2873	  Je le vois. . .
  2874	  Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
  2875	  Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
  2876	  Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
  2877	  Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !
  2878	
  2879	CYRANO (lui frappant sur l'épaule):
  2880	  Toi, tu me plais !. . .
  2881	  (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un
  2882	  peu brusquement):
  2883	  Hé là, Lise ?
  2884	  (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et
  2885	  descend vers Cyrano):
  2886	  Ce capitaine. . .
  2887	  Vous assiège ?
  2888	
  2889	LISE (offensée):
  2890	  Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
  2891	  Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
  2892	
  2893	CYRANO:
  2894	  Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
  2895	
  2896	LISE (suffoquée):
  2897	  Mais. . .
  2898	
  2899	CYRANO (nettement):
  2900	  Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
  2901	  Je défends que quelqu'un le ridicoculise.
  2902	
  2903	LISE:
  2904	  Mais. . .
  2905	
  2906	CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant):
  2907	  A bon entendeur. . .
  2908	  (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte
  2909	  du fond, après avoir regardé l'horloge.)
  2910	
  2911	LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano):
  2912	  Vraiment, vous m'étonnez !. . .
  2913	  Répondez. . .sur son nez. . .
  2914	
  2915	LE MOUSQUETAIRE:
  2916	  Sur son nez. . .sur son nez. . .
  2917	  (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.)
  2918	
  2919	CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les
  2920	  poètes):
  2921	  Pst !. . .
  2922	
  2923	RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite):
  2924	  Nous serons bien mieux par là. . .
  2925	
  2926	CYRANO (s'impatientant):
  2927	  Pst ! pst !. . .
  2928	
  2929	RAGUENEAU (les entraînant):
  2930	  Pour lire
  2931	  Des vers. . .
  2932	
  2933	PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine):
  2934	  Mais les gâteaux !. . .
  2935	
  2936	DEUXIÈME POÈTE:
  2937	  Emportons-les !
  2938	  (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après
  2939	  avoir fait une râfle de plateaux.)
  2940	
  2941	
  2942	
  2943	Scène 2.V.
  2944	
  2945	Cyrano, Roxane, la duègne.
  2946	
  2947	
  2948	CYRANO:
  2949	  Je tire
  2950	  Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
  2951	  Le moindre espoir !. . .
  2952	  (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il
  2953	  ouvre vivement la porte):
  2954	  Entrez !. . .
  2955	  (Marchant sur la duègne):
  2956	  Vous, deux mots, duègna !
  2957	
  2958	LA DUÈGNE:
  2959	  Quatre.
  2960	
  2961	CYRANO:
  2962	  Êtes-vous gourmande ?
  2963	
  2964	LA DUÈGNE:
  2965	  A m'en rendre malade.
  2966	
  2967	CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
  2968	  Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .
  2969	
  2970	LA DUÈGNE (piteuse):
  2971	  Heu !. . .
  2972	
  2973	CYRANO:
  2974	  . . .que je vous remplis de darioles.
  2975	
  2976	LA DUÈGNE (changeant de figure):
  2977	  Hou !
  2978	
  2979	CYRANO:
  2980	  Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?
  2981	
  2982	LA DUÈGNE (avec dignité):
  2983	  Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.
  2984	
  2985	CYRANO:
  2986	  J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
  2987	  De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
  2988	  Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
  2989	  --Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
  2990	
  2991	LA DUÈGNE:
  2992	  J'en suis férue !
  2993	
  2994	CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
  2995	  Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
  2996	
  2997	LA DUÈGNE:
  2998	  Mais. . .
  2999	
  3000	CYRANO (la poussant dehors):
  3001	  Et ne revenez qu'après avoir fini !
  3002	  (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert,
  3003	  à une distance respectueuse.)
  3004	
  3005	
  3006	Scène 2.VI.
  3007	
  3008	Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.
  3009	
  3010	
  3011	CYRANO:
  3012	  Que l'instant entre tous les instants soit béni,
  3013	  Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire
  3014	  Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .
  3015	
  3016	ROXANE (qui s'est démasquée):
  3017	  Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat
  3018	  Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,
  3019	  C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .
  3020	
  3021	CYRANO:
  3022	  De Guiche ?
  3023	
  3024	ROXANE (baissant les yeux):
  3025	  Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .
  3026	
  3027	CYRANO:
  3028	  Postiche ?
  3029	  (Saluant):
  3030	  Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
  3031	  Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
  3032	
  3033	ROXANE:
  3034	  Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
  3035	  Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère,
  3036	  Avec qui je jouais, dans le parc--près du lac !. . .
  3037	
  3038	CYRANO:
  3039	  Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !
  3040	
  3041	ROXANE:
  3042	  Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .
  3043	
  3044	CYRANO:
  3045	  Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
  3046	
  3047	ROXANE:
  3048	  C'était le temps des jeux. . .
  3049	
  3050	CYRANO:
  3051	  Des mûrons aigrelets. . .
  3052	
  3053	ROXANE:
  3054	  Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .
  3055	
  3056	CYRANO:
  3057	  Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .
  3058	
  3059	ROXANE:
  3060	  J'étais jolie, alors ?
  3061	
  3062	CYRANO:
  3063	  Vous n'étiez pas vilaine.
  3064	
  3065	ROXANE:
  3066	  Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
  3067	  Vous accouriez !--Alors, jouant à la maman,
  3068	  Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure:
  3069	  (Elle lui prend la main):
  3070	  'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?'
  3071	  (Elle s'arrête stupéfaite):
  3072	  Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
  3073	  (Cyrano veut retirer sa main):
  3074	  Non ! Montrez-la !
  3075	  Hein ? à votre âge, encor !--Où t'es-tu fait cela ?
  3076	
  3077	CYRANO:
  3078	  En jouant, du côté de la porte de Nesle.
  3079	
  3080	ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre
  3081	  d'eau):
  3082	  Donnez !
  3083	
  3084	CYRANO (s'asseyant aussi):
  3085	  Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
  3086	
  3087	ROXANE:
  3088	  Et, dites-moi,--pendant que j'ôte un peu le sang,--
  3089	  Ils étaient contre vous ?
  3090	
  3091	CYRANO:
  3092	  Oh ! pas tout à fait cent.
  3093	
  3094	ROXANE:
  3095	  Racontez !
  3096	
  3097	CYRANO:
  3098	  Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
  3099	  Que vous n'osiez tantôt me dire. . .
  3100	
  3101	ROXANE (sans quitter sa main):
  3102	  A présent, j'ose,
  3103	  Car le passé m'encouragea de son parfum !
  3104	  Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.
  3105	
  3106	CYRANO:
  3107	  Ah !. . .
  3108	
  3109	ROXANE:
  3110	  Qui ne le sait pas d'ailleurs.
  3111	
  3112	CYRANO:
  3113	  Ah !. . .
  3114	
  3115	ROXANE:
  3116	  Pas encore.
  3117	
  3118	CYRANO:
  3119	  Ah !. . .
  3120	
  3121	ROXANE:
  3122	  Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.
  3123	
  3124	CYRANO:
  3125	  Ah !. . .
  3126	
  3127	ROXANE:
  3128	  Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
  3129	  Timidement, de loin, sans oser le dire. . .
  3130	
  3131	CYRANO:
  3132	  Ah !. . .
  3133	
  3134	ROXANE:
  3135	  Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.--
  3136	  Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
  3137	
  3138	CYRANO:
  3139	  Ah !. . .
  3140	
  3141	ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
  3142	  Et figurez-vous, tenez, que, justement
  3143	  Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
  3144	
  3145	CYRANO:
  3146	  Ah !. . .
  3147	
  3148	ROXANE (riant):
  3149	  Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !
  3150	
  3151	CYRANO:
  3152	  Ah !. . .
  3153	
  3154	ROXANE:
  3155	  Il a sur son front de l'esprit, du génie,
  3156	  Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .
  3157	
  3158	CYRANO (se levant tout pâle):
  3159	  Beau !
  3160	
  3161	ROXANE:
  3162	  Quoi ? Qu'avez-vous ?
  3163	
  3164	CYRANO:
  3165	  Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
  3166	  (Il montre sa main, avec un sourire):
  3167	  C'est ce bobo.
  3168	
  3169	ROXANE:
  3170	  Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
  3171	  Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .
  3172	
  3173	CYRANO:
  3174	  Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
  3175	
  3176	ROXANE:
  3177	  Nos yeux seuls.
  3178	
  3179	CYRANO:
  3180	  Mais comment savez-vous, alors ?
  3181	
  3182	ROXANE:
  3183	  Sous les tilleuls
  3184	  De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
  3185	  M'ont renseignée. . .
  3186	
  3187	CYRANO:
  3188	  Il est cadet ?
  3189	
  3190	ROXANE:
  3191	  Cadet aux gardes.
  3192	
  3193	CYRANO:
  3194	  Son nom ?
  3195	
  3196	ROXANE:
  3197	  Baron Christian de Neuvillette.
  3198	
  3199	CYRANO:
  3200	  Hein ?. . .
  3201	  Il n'est pas aux cadets.
  3202	
  3203	ROXANE:
  3204	  Si, depuis ce matin:
  3205	  Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
  3206	
  3207	CYRANO:
  3208	  Vite,
  3209	  Vite, on lance son cœur !. . .Mais, ma pauvre petite. . .
  3210	
  3211	LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond):
  3212	  J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
  3213	
  3214	CYRANO:
  3215	  Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
  3216	  (La duègne disparaît):
  3217	  . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
  3218	  Bel esprit,--si c'était un profane, un sauvage.
  3219	
  3220	ROXANE:
  3221	  Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !
  3222	
  3223	CYRANO:
  3224	  S'il était aussi maldisant que bien coiffé !
  3225	
  3226	ROXANE:
  3227	  Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !
  3228	
  3229	CYRANO:
  3230	  Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
  3231	  --Mais si c'était un sot !. . .
  3232	
  3233	ROXANE (frappant du pied):
  3234	  Eh bien ! j'en mourrais, là !
  3235	
  3236	CYRANO (après un temps):
  3237	  Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?
  3238	  Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.
  3239	
  3240	ROXANE:
  3241	  Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,
  3242	  Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
  3243	  Dans votre compagnie. . .
  3244	
  3245	CYRANO:
  3246	  Et que nous provoquons
  3247	  Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
  3248	  Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?
  3249	  C'est ce qu'on vous a dit ?
  3250	
  3251	ROXANE:
  3252	  Et vous pensez si j'ai
  3253	  Tremblé pour lui !
  3254	
  3255	CYRANO (entre ses dents):
  3256	  Non sans raison !
  3257	
  3258	ROXANE:
  3259	  Mais j'ai songé
  3260	  Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
  3261	  Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,--
  3262	  J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .
  3263	
  3264	CYRANO:
  3265	  C'est bien, je défendrai votre petit baron.
  3266	
  3267	ROXANE:
  3268	  Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?
  3269	  J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
  3270	
  3271	CYRANO:
  3272	  Oui, oui.
  3273	
  3274	ROXANE:
  3275	  Vous serez son ami ?
  3276	
  3277	CYRANO:
  3278	  Je le serai.
  3279	
  3280	ROXANE:
  3281	  Et jamais il n'aura de duel ?
  3282	
  3283	CYRANO:
  3284	  C'est juré.
  3285	
  3286	ROXANE:
  3287	  Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
  3288	  (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
  3289	  distraitement):
  3290	  Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille
  3291	  De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . .
  3292	  --Dites-lui qu'il m'écrive.
  3293	  (Elle lui envoie un petit baiser de la main):
  3294	  Oh ! je vous aime !
  3295	
  3296	CYRANO:
  3297	  Oui, oui.
  3298	
  3299	ROXANE:
  3300	  Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.--Nous sommes
  3301	  De grands amis !
  3302	
  3303	CYRANO:
  3304	  Oui, oui.
  3305	
  3306	ROXANE:
  3307	  Qu'il m'écrive !--Cent hommes !--
  3308	  Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
  3309	  Cent hommes ! Quel courage !
  3310	
  3311	CYRANO (la saluant):
  3312	  Oh ! j'ai fait mieux depuis.
  3313	  (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La
  3314	  porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.)
  3315	
  3316	
  3317	
  3318	Scène 2.VII.
  3319	
  3320	Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
  3321	foule, etc., puis De Guiche.
  3322	
  3323	
  3324	RAGUENEAU:
  3325	  Peut-on rentrer ?
  3326	
  3327	CYRANO (sans bouger):
  3328	  Oui. . .
  3329	  (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte
  3330	  du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux
  3331	  gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)
  3332	
  3333	CARBON DE CASTEL-JALOUX:
  3334	  Le voilà !
  3335	
  3336	CYRANO (levant la tête):
  3337	  Mon capitaine !. . .
  3338	
  3339	CARBON (exultant):
  3340	  Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
  3341	  De mes cadets sont là !. . .
  3342	
  3343	CYRANO (reculant):
  3344	  Mais. . .
  3345	
  3346	CARBON (voulant l'entraîner):
  3347	  Viens ! on veut te voir !
  3348	
  3349	CYRANO:
  3350	  Non !
  3351	
  3352	CARBON:
  3353	  Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.
  3354	
  3355	CYRANO:
  3356	  Je. . .
  3357	
  3358	CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de
  3359	  tonnerre):
  3360	  Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !
  3361	
  3362	UNE VOIX (au dehors):
  3363	  Ah ! Sandious !
  3364	  (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.)
  3365	
  3366	CARBON (se frottant les mains):
  3367	  Les voici qui traversent la rue !
  3368	
  3369	LES CADETS (entrant dans la rôtisserie):
  3370	  Mille dious !--Capdedious !--Mordious !--Pocapdedious !
  3371	
  3372	RAGUENEAU (reculant épouvanté):
  3373	  Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !
  3374	
  3375	LES CADETS:
  3376	  Tous !
  3377	
  3378	UN CADET (à Cyrano):
  3379	  Bravo !
  3380	
  3381	CYRANO:
  3382	  Baron !
  3383	
  3384	UN AUTRE (lui secouant les mains):
  3385	  Vivat !
  3386	
  3387	CYRANO:
  3388	  Baron !
  3389	
  3390	TROISIÈME CADET:
  3391	  Que je t'embrasse !
  3392	
  3393	CYRANO:
  3394	  Baron !. . .
  3395	
  3396	PLUSIEURS GASCONS:
  3397	  Embrassons-le !
  3398	
  3399	CYRANO (ne sachant auquel répondre):
  3400	  Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .
  3401	
  3402	RAGUENEAU:
  3403	  Vous êtes tous barons, messieurs ?
  3404	
  3405	LES CADETS:
  3406	  Tous ?
  3407	
  3408	RAGUENEAU:
  3409	  Le sont-ils ?. . .
  3410	
  3411	PREMIER CADET:
  3412	  On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !
  3413	
  3414	LE BRET (entrant, et courant à Cyrano):
  3415	  On te cherche ! Une foule en délire conduite
  3416	  Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .
  3417	
  3418	CYRANO (épouvanté):
  3419	  Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .
  3420	
  3421	LE BRET (se frottant les mains):
  3422	  Si !
  3423	
  3424	UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
  3425	  Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
  3426	  (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des
  3427	  carrosses s'arrêtent.)
  3428	
  3429	LE BRET (bas, souriant, à Cyrano):
  3430	  Et Roxane ?
  3431	
  3432	CYRANO (vivement):
  3433	  Tais-toi !
  3434	
  3435	LA FOULE (criant dehors):
  3436	  Cyrano !. . .
  3437	  (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)
  3438	
  3439	RAGUENEAU (debout sur une table):
  3440	  Ma boutique
  3441	  Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !
  3442	
  3443	DES GENS (autour de Cyrano):
  3444	  Mon ami. . .mon ami. . .
  3445	
  3446	CYRANO:
  3447	  Je n'avais pas hier
  3448	  Tant d'amis !
  3449	
  3450	LE BRET (ravi):
  3451	  Le succès !
  3452	
  3453	UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
  3454	  Si tu savais, mon cher. . .
  3455	
  3456	CYRANO:
  3457	  Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?
  3458	
  3459	UN AUTRE:
  3460	  Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
  3461	  Qui là, dans mon carrosse. . .
  3462	
  3463	CYRANO (froidement):
  3464	  Et vous d'abord, à moi,
  3465	  Qui vous présentera ?
  3466	
  3467	LE BRET (stupéfait):
  3468	  Mais qu'as-tu donc ?
  3469	
  3470	CYRANO:
  3471	  Tais-toi !
  3472	
  3473	UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire):
  3474	  Puis-je avoir des détails sur ?. . .
  3475	
  3476	CYRANO:
  3477	  Non.
  3478	
  3479	LE BRET (lui poussant le coude):
  3480	  C'est Théophraste,
  3481	  Renaudot ! l'inventeur de la gazette.
  3482	
  3483	CYRANO:
  3484	  Baste !
  3485	
  3486	LE BRET:
  3487	  Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !
  3488	  On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !
  3489	
  3490	LE POÈTE (s'avançant):
  3491	  Monsieur. . .
  3492	
  3493	CYRANO:
  3494	  Encor !
  3495	
  3496	LE POÈTE:
  3497	  Je veux faire un pentacrostiche
  3498	  Sur votre nom. . .
  3499	
  3500	QUELQU'UN (s'avançant encore):
  3501	  Monsieur. . .
  3502	
  3503	CYRANO:
  3504	  Assez !
  3505	  (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy,
  3506	  Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du
  3507	  premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)
  3508	
  3509	CUIGY (à Cyrano):
  3510	  Monsieur de Guiche !
  3511	  (Murmure. Tout le monde se range):
  3512	  Vient de la part du maréchal de Gassion !
  3513	
  3514	DE GUICHE (saluant Cyrano):
  3515	  . . .Qui tient à vous mander son admiration
  3516	  Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
  3517	
  3518	LA FOULE:
  3519	  Bravo !. . .
  3520	
  3521	CYRANO (s'inclinant):
  3522	  Le maréchal s'y connaît en bravoure.
  3523	
  3524	DE GUICHE:
  3525	  Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
  3526	  N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
  3527	
  3528	CUIGY:
  3529	  De nos yeux !
  3530	
  3531	LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent):
  3532	  Mais. . .
  3533	
  3534	CYRANO:
  3535	  Tais-toi !
  3536	
  3537	LE BRET:
  3538	  Tu parais souffrir !
  3539	
  3540	CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
  3541	  Devant ce monde ?. . .
  3542	  (Sa moustache se hérisse; il poitrine):
  3543	  Moi souffrir ?. . .Tu vas voir !
  3544	
  3545	DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille):
  3546	  Votre carière abonde
  3547	  De beaux exploits, déjà.--Vous servez chez ces fous
  3548	  De Gascons, n'est-ce pas ?
  3549	
  3550	CYRANO:
  3551	  Aux cadets, oui.
  3552	
  3553	UN CADET (d'une voix terrible):
  3554	  Chez nous !
  3555	
  3556	DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano):
  3557	  Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine,
  3558	  Ce sont donc les fameux ?. . .
  3559	
  3560	CARBON DE CASTEL-JALOUX:
  3561	  Cyrano !
  3562	
  3563	CYRANO:
  3564	  Capitaine ?
  3565	
  3566	CARBON:
  3567	  Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
  3568	  Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.
  3569	
  3570	CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
  3571	  Ce sont les cadets de Gascogne
  3572	  De Carbon de Castel-Jaloux !
  3573	  Bretteurs et menteurs sans vergogne,
  3574	  Ce sont les cadets de Gascogne !
  3575	  Parlant blason, lambel, bastogne,
  3576	  Tous plus nobles que des filous,
  3577	  Ce sont les cadets de Gascogne
  3578	  De Carbon de Castel-Jaloux:
  3579	  Œil d'aigle, jambe de cigogne,
  3580	  Moustache de chat, dents de loups,
  3581	  Fendant la canaille qui grogne,
  3582	  Œil d'aigle, jambe de cigogne,
  3583	  Ils vont,--coiffés d'un vieux vigogne
  3584	  Dont la plume cache les trous !--
  3585	  Œil d'aigle, jambe de cigogne,
  3586	  Moustache de chat, dents de loups !
  3587	  Perce-Bedaine et Casse-Trogne
  3588	  Sont leurs sobriquets les plus doux;
  3589	  De gloire, leur âme est ivrogne !
  3590	  Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
  3591	  Dans tous les endroits où l'on cogne
  3592	  Ils se donnent des rendez-vous. . .
  3593	  Perce-Bedaine et Casse-Trogne
  3594	  Sont leurs sobriquets les plus doux !
  3595	  Voici les cadets de Gascogne
  3596	  Qui font cocus tous les jaloux !
  3597	  O femme, adorable carogne,
  3598	  Voici les cadets de Gascogne !
  3599	  Que le vieil époux se renfrogne:
  3600	  Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
  3601	  Voici les cadets de Gascogne
  3602	  Qui font cocus tous les jaloux !
  3603	
  3604	DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite
  3605	  apporté):
  3606	  Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
  3607	  --Voulez-vous être à moi ?
  3608	
  3609	CYRANO:
  3610	  Non, Monsieur, à personne.
  3611	
  3612	DE GUICHE:
  3613	  Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
  3614	  Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
  3615	
  3616	LE BRET (ébloui):
  3617	  Grand Dieu !
  3618	
  3619	DE GUICHE:
  3620	  Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?
  3621	
  3622	LE BRET (à l'oreille de Cyrano):
  3623	  Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
  3624	
  3625	DE GUICHE:
  3626	  Portez-les-lui.
  3627	
  3628	CYRANO (tenté et un peu charmé):
  3629	  Vraiment. . .
  3630	
  3631	DE GUICHE:
  3632	  Il est des plus experts.
  3633	  Il vous corrigera seulement quelques vers. . .
  3634	
  3635	CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni):
  3636	  Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
  3637	  En pensant qu'on y peut changer une virgule.
  3638	
  3639	DE GUICHE:
  3640	  Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
  3641	  Il le paye très cher.
  3642	
  3643	CYRANO:
  3644	  Il le paye moins cher
  3645	  Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
  3646	  Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
  3647	
  3648	DE GUICHE:
  3649	  Vous êtes fier.
  3650	
  3651	CYRANO:
  3652	  Vraiment, vous l'avez remarqué ?
  3653	
  3654	UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets
  3655	  miteux, aux coiffes trouées, défoncées):
  3656	  Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai
  3657	  Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
  3658	  Les feutres des fuyards !. . .
  3659	
  3660	CARBON:
  3661	  Des dépouilles opimes !
  3662	
  3663	TOUT LE MONDE (riant):
  3664	  Ah ! Ah ! Ah !
  3665	
  3666	CUIGY:
  3667	  Celui qui posta ces gueux, ma foi,
  3668	  Doit rager aujourd'hui.
  3669	
  3670	BRISSAILLE:
  3671	  Sait-on qui c'est ?
  3672	
  3673	DE GUICHE:
  3674	  C'est moi.
  3675	  (Les rires s'arrêtent):
  3676	  Je les avais chargés de châtier,--besogne
  3677	  Qu'on ne fait pas soi-même,--un rimailleur ivrogne.
  3678	  (Silence gêné.)
  3679	
  3680	LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres):
  3681	  Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ?
  3682	
  3683	CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un
  3684	  salut, tous glisser aux pieds de De Guiche):
  3685	  Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
  3686	
  3687	DE GUICHE (se levant et d'une voix brève):
  3688	  Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
  3689	  (A Cyrano, violemment):
  3690	  Vous, Monsieur !. . .
  3691	
  3692	UNE VOIX (dans la rue, criant):
  3693	  Les porteurs de monseigneur le comte
  3694	  De Guiche !
  3695	
  3696	DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire):
  3697	  . . .Avez-vous lu Don Quichot ?
  3698	
  3699	CYRANO:
  3700	  Je l'ai lu.
  3701	  Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
  3702	
  3703	DE GUICHE:
  3704	  Veuillez donc méditer alors. . .
  3705	
  3706	UN PORTEUR (paraissant au fond):
  3707	  Voici la chaise.
  3708	
  3709	DE GUICHE:
  3710	  Sur le chapitre des moulins !
  3711	
  3712	CYRANO (saluant):
  3713	  Chapitre treize.
  3714	
  3715	DE GUICHE:
  3716	  Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .
  3717	
  3718	CYRANO:
  3719	  J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
  3720	
  3721	DE GUICHE:
  3722	  Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
  3723	  Vous lance dans la boue !. . .
  3724	
  3725	CYRANO:
  3726	  Ou bien dans les étoiles !
  3727	  (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
  3728	  s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)
  3729	
  3730	
  3731	
  3732	Scène 2.VIII.
  3733	
  3734	Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche
  3735	et auxquels on sert à boire et à manger.
  3736	
  3737	
  3738	CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
  3739	  Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .
  3740	
  3741	LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel):
  3742	  Ah ! dans quels jolis draps.
  3743	
  3744	CYRANO:
  3745	  Oh ! toi ! tu vas grogner !
  3746	
  3747	LE BRET:
  3748	  Enfin, tu conviendras
  3749	  Qu'assassiner toujours la chance passagère,
  3750	  Devient exagéré.
  3751	
  3752	CYRANO:
  3753	  Hé bien oui, j'exagère !
  3754	
  3755	LE BRET (triomphant):
  3756	  Ah !
  3757	
  3758	CYRANO:
  3759	  Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
  3760	  Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.
  3761	
  3762	LE BRET:
  3763	  Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
  3764	  La fortune et la gloire. . .
  3765	
  3766	CYRANO:
  3767	  Et que faudrait-il faire ?
  3768	  Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
  3769	  Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
  3770	  Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
  3771	  Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
  3772	  Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
  3773	  Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
  3774	  Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
  3775	  Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
  3776	  Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
  3777	  Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
  3778	  Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
  3779	  Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .
  3780	  Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
  3781	  Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
  3782	  Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
  3783	  Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
  3784	  Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
  3785	  Devenir un petit grand homme dans un rond,
  3786	  Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
  3787	  Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
  3788	  Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
  3789	  Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
  3790	  S'aller faire nommer pape par les conciles
  3791	  Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
  3792	  Non, merci ! Travailler à se construire un nom
  3793	  Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
  3794	  Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
  3795	  Être terrorisé par de vagues gazettes,
  3796	  Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois
  3797	  Dans les petits papiers du Mercure François ?". . .
  3798	  Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
  3799	  Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
  3800	  Rédiger des placets, se faire présenter ?
  3801	  Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter,
  3802	  Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
  3803	  Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
  3804	  Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
  3805	  Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers !
  3806	  Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
  3807	  A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
  3808	  N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
  3809	  Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
  3810	  Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
  3811	  Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
  3812	  Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
  3813	  Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
  3814	  Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
  3815	  Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
  3816	  Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
  3817	  Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
  3818	
  3819	LE BRET:
  3820	  Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable
  3821	  As-tu donc contracté la manie effroyable
  3822	  De te faire toujours, partout, des ennemis ?
  3823	
  3824	CYRANO:
  3825	  A force de vous voir vous faire des amis,
  3826	  Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
  3827	  D'une bouche empruntée au derrière des poules !
  3828	  J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
  3829	  Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !
  3830	
  3831	LE BRET:
  3832	  Quelle aberration !
  3833	
  3834	CYRANO:
  3835	  Eh bien, oui, c'est mon vice.
  3836	  Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.
  3837	  Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
  3838	  Sous la pistolétade excitante des yeux !
  3839	  Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
  3840	  Le fiel des envieux et la bave des lâches !
  3841	  --Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
  3842	  Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés
  3843	  Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine:
  3844	  On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine,
  3845	  Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
  3846	  S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
  3847	  La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête
  3848	  La fraise dont l'empois force à lever la tête;
  3849	  Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
  3850	  Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon:
  3851	  Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
  3852	  La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !
  3853	
  3854	LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien):
  3855	  Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
  3856	  Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !
  3857	
  3858	CYRANO (vivement):
  3859	  Tais-toi !
  3860	  (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci
  3861	  ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une
  3862	  petite table, où Lise le sert.)
  3863	
  3864	
  3865	
  3866	Scène 2.IX.
  3867	
  3868	Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.
  3869	
  3870	
  3871	UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main):
  3872	  Hé ! Cyrano !
  3873	  (Cyrano se retourne):
  3874	  Le récit ?
  3875	
  3876	CYRANO:
  3877	  Tout à l'heure !
  3878	  (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
  3879	
  3880	LE CADET (se levant, et descendant):
  3881	  Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
  3882	  Leçon
  3883	  (Il s'arrête devant la table où est Christian):
  3884	  pour ce timide apprentif !
  3885	
  3886	CHRISTIAN (levant la tête):
  3887	  Apprentif ?
  3888	
  3889	UN AUTRE CADET:
  3890	  Oui, septentrional maladif !
  3891	
  3892	CHRISTIAN:
  3893	  Maladif ?
  3894	
  3895	PREMIER CADET (goguenard):
  3896	  Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
  3897	  C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
  3898	  Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !
  3899	
  3900	CHRISTIAN:
  3901	  Qu'est-ce ?
  3902	
  3903	UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
  3904	  Regardez-moi !
  3905	  (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez):
  3906	  M'avez-vous entendu ?
  3907	
  3908	CHRISTIAN:
  3909	  Ah ! c'est le. . .
  3910	
  3911	UN AUTRE:
  3912	  Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !
  3913	  (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
  3914	  Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !
  3915	
  3916	UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu
  3917	  sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
  3918	  Deux nasillards par lui furent exterminés
  3919	  Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !
  3920	
  3921	UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table où il
  3922	  s'est glissé à quatre pattes):
  3923	  On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
  3924	  La moindre allusion au fatal cartilage !
  3925	
  3926	UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule):
  3927	  Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
  3928	  Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
  3929	  (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se
  3930	  lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a
  3931	  l'air de ne rien voir.)
  3932	
  3933	CHRISTIAN:
  3934	  Capitaine !
  3935	
  3936	CARBON (se retournant et le toisant):
  3937	  Monsieur ?
  3938	
  3939	CHRISTIAN:
  3940	  Que fait-on quand on trouve
  3941	  Des Méridionaux trop vantards ?. . .
  3942	
  3943	CARBON:
  3944	  On leur prouve
  3945	  Qu'on peut être du Nord, et courageux.
  3946	  (Il lui tourne le dos.)
  3947	
  3948	CHRISTIAN:
  3949	  Merci.
  3950	
  3951	PREMIER CADET (à Cyrano):
  3952	  Maintenant, ton récit !
  3953	
  3954	TOUS:
  3955	  Son récit !
  3956	
  3957	CYRANO (redescendant vers eux):
  3958	  Mon récit ?. . .
  3959	  (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent
  3960	  le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise):
  3961	  Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
  3962	  La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
  3963	  Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
  3964	  S'étant mis à passer un coton nuager
  3965	  Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
  3966	  Il se fit une nuit la plus noire du monde,
  3967	  Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
  3968	  Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .
  3969	
  3970	CHRISTIAN:
  3971	  Que son nez.
  3972	  (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec
  3973	  terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)
  3974	
  3975	CYRANO:
  3976	  Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
  3977	
  3978	UN CADET (à mi-voix):
  3979	  C'est un homme
  3980	  Arrivé ce matin.
  3981	
  3982	CYRANO (faisant un pas vers Christian):
  3983	  Ce matin ?
  3984	
  3985	CARBON (à mi-voix):
  3986	  Il se nomme
  3987	  Le baron de Neuvil. . .
  3988	
  3989	CYRANO (vivement, s'arrêtant):
  3990	  Ah ! C'est bien. . .
  3991	  (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
  3992	  Je. . .
  3993	  (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
  3994	  Très bien. . .
  3995	  (Il reprend):
  3996	  Je disais donc. . .
  3997	  (Avec un éclat de rage dans la voix):
  3998	  Mordious !. . .
  3999	  (Il continue d'un ton naturel):
  4000	  que l'on n'y voyait rien.
  4001	  (Stupeur. On se rassied en se regardant):
  4002	  Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
  4003	  J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
  4004	  Qui m'aurait sûrement. . .
  4005	
  4006	CHRISTIAN:
  4007	  Dans le nez !. . .
  4008	  (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)
  4009	
  4010	CYRANO (d'une voix étranglée):
  4011	  Une dent,--
  4012	  Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
  4013	  J'allais fourrer. . .
  4014	
  4015	CHRISTIAN:
  4016	  Le nez. . .
  4017	
  4018	CYRANO:
  4019	  Le doigt. . .entre l'écorce
  4020	  Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
  4021	  À me faire donner. . .'
  4022	
  4023	CHRISTIAN:
  4024	  Sur le nez. . .
  4025	
  4026	CYRANO (essuyant la sueur à son front):
  4027	  Sur les doigts.
  4028	  --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !
  4029	  Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
  4030	  Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .
  4031	
  4032	CHRISTIAN:
  4033	  Une nasarde.
  4034	
  4035	CYRANO:
  4036	  Je la pare, et soudain me trouve. . .
  4037	
  4038	CHRISTIAN:
  4039	  Nez à nez. . .
  4040	
  4041	CYRANO (bondissant vers lui):
  4042	  Ventre-Saint-Gris !
  4043	  (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian,
  4044	  il se maîtrise et continue):
  4045	  avec cent braillards avinés
  4046	  Qui puaient. . .
  4047	
  4048	CHRISTIAN:
  4049	  À plein nez. . .
  4050	
  4051	CYRANO (blême et souriant):
  4052	  L'oignon et la litharge !
  4053	  Je bondis, front baissé. . .
  4054	
  4055	CHRISTIAN:
  4056	  Nez au vent !
  4057	
  4058	CYRANO:
  4059	  et je charge !
  4060	  J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
  4061	  Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .
  4062	
  4063	CHRISTIAN:
  4064	  Pif !
  4065	
  4066	CYRANO (éclatant):
  4067	  Tonnerre ! Sortez tous !
  4068	  (Tous les cadets se précipitent vers les portes.)
  4069	
  4070	PREMIER CADET:
  4071	  C'est le réveil du tigre !
  4072	
  4073	CYRANO:
  4074	  Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
  4075	
  4076	DEUXIÈME CADET:
  4077	  Bigre !
  4078	  On va le retrouver en hachis !
  4079	
  4080	RAGUENEAU:
  4081	  En hachis ?
  4082	
  4083	UN AUTRE CADET:
  4084	  Dans un de vos pâtés !
  4085	
  4086	RAGUENEAU:
  4087	  Je sens que je blanchis,
  4088	  Et que je m'amollis comme une serviette !
  4089	
  4090	CARBON:
  4091	  Sortons !
  4092	
  4093	UN AUTRE:
  4094	  Il n'en va pas laisser une miette !
  4095	
  4096	UN AUTRE:
  4097	  Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !
  4098	
  4099	UN AUTRE (refermant la porte de droite):
  4100	  Quelque chose d'épouvantable !
  4101	  (Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les
  4102	  côtés,--quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian
  4103	  restent face à face, et se regardent un moment.)
  4104	
  4105	
  4106	
  4107	Scène 2.X.
  4108	
  4109	Cyrano, Christian.
  4110	
  4111	
  4112	CYRANO:
  4113	  Embrasse-moi !
  4114	
  4115	CHRISTIAN:
  4116	  Monsieur. . .
  4117	
  4118	CYRANO:
  4119	  Brave.
  4120	
  4121	CHRISTIAN:
  4122	  Ah ça ! mais !. . .
  4123	
  4124	CYRANO:
  4125	  Très brave. Je préfère.
  4126	
  4127	CHRISTIAN:
  4128	  Me direz-vous ?. . .
  4129	
  4130	CYRANO:
  4131	  Embrasse-moi. Je suis son frère.
  4132	
  4133	CHRISTIAN:
  4134	  De qui ?
  4135	
  4136	CYRANO:
  4137	  Mais d'elle !
  4138	
  4139	CHRISTIAN:
  4140	  Hein ?. . .
  4141	
  4142	CYRANO:
  4143	  Mais de Roxane !
  4144	
  4145	CHRISTIAN (courant à lui):
  4146	  Ciel !
  4147	  Vous, son frère ?
  4148	
  4149	CYRANO:
  4150	  Ou tout comme: un cousin fraternel.
  4151	
  4152	CHRISTIAN:
  4153	  Elle vous a ?. . .
  4154	
  4155	CYRANO:
  4156	  Tout dit !
  4157	
  4158	CHRISTIAN:
  4159	  M'aime-t-elle ?
  4160	
  4161	CYRANO:
  4162	  Peut-être !
  4163	
  4164	CHRISTIAN (lui prenant les mains):
  4165	  Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
  4166	
  4167	CYRANO:
  4168	  Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.
  4169	
  4170	CHRISTIAN:
  4171	  Pardonnez-moi. . .
  4172	
  4173	CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
  4174	  C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
  4175	
  4176	CHRISTIAN:
  4177	  Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
  4178	
  4179	CYRANO:
  4180	  Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
  4181	
  4182	CHRISTIAN:
  4183	  Je les retire !
  4184	
  4185	CYRANO:
  4186	  Roxane attend ce soir une lettre. . .
  4187	
  4188	CHRISTIAN:
  4189	  Hélas !
  4190	
  4191	CYRANO:
  4192	  Quoi ?
  4193	
  4194	CHRISTIAN:
  4195	  C'est me perdre que de cesser de rester coi !
  4196	
  4197	CYRANO:
  4198	  Comment ?
  4199	
  4200	CHRISTIAN:
  4201	  Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !
  4202	
  4203	CYRANO:
  4204	  Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
  4205	  D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.
  4206	
  4207	CHRISTIAN:
  4208	  Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
  4209	  Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
  4210	  Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
  4211	  Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .
  4212	
  4213	CYRANO:
  4214	  Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
  4215	
  4216	CHRISTIAN:
  4217	  Non ! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble !--
  4218	  Qui ne savent parler d'amour.
  4219	
  4220	CYRANO:
  4221	  Tiens !. . .Il me semble
  4222	  Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
  4223	  J'aurais été de ceux qui savent en parler.
  4224	
  4225	CHRISTIAN:
  4226	  Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
  4227	
  4228	CYRANO:
  4229	  Être un joli petit mousquetaire qui passe !
  4230	
  4231	CHRISTIAN:
  4232	  Roxane est précieuse et sûrement je vais
  4233	  Désillusionner Roxane !
  4234	
  4235	CYRANO (regardant Christian):
  4236	  Si j'avais
  4237	  Pour exprime mon âme un pareil interprète !
  4238	
  4239	CHRISTIAN (avec désespoir):
  4240	  Il me faudrait de l'éloquence !
  4241	
  4242	CYRANO (brusquement):
  4243	  Je t'en prête !
  4244	  Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
  4245	  Et faisons à nous deux un héros de roman !
  4246	
  4247	CHRISTIAN:
  4248	  Quoi ?
  4249	
  4250	CYRANO:
  4251	  Te sens-tu de force à répéter les choses
  4252	  Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .
  4253	
  4254	CHRISTIAN:
  4255	  Tu me proposes ?. . .
  4256	
  4257	CYRANO:
  4258	  Roxane n'aura pas de désillusions !
  4259	  Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
  4260	  Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
  4261	  Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .
  4262	
  4263	CHRISTIAN:
  4264	  Mais, Cyrano !. . .
  4265	
  4266	CYRANO:
  4267	  Christian, veux-tu ?
  4268	
  4269	CHRISTIAN:
  4270	  Tu me fais peur !
  4271	
  4272	CYRANO:
  4273	  Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
  4274	  Veux-tu que nous fassions--et bientôt tu l'embrases !--
  4275	  Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .
  4276	
  4277	CHRISTIAN:
  4278	  Tes yeux brillent !. . .
  4279	
  4280	CYRANO:
  4281	  Veux-tu ?
  4282	
  4283	CHRISTIAN:
  4284	  Quoi ! cela te ferait
  4285	  Tant de plaisir ?. . .
  4286	
  4287	CYRANO (avec enivrement):
  4288	  Cela. . .
  4289	  (Se reprenant, et en artiste):
  4290	  Cela m'amuserait !
  4291	  C'est une expérience à tenter un poète.
  4292	  Veux-tu me compléter et que je te complète ?
  4293	  Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
  4294	  Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
  4295	
  4296	CHRISTIAN:
  4297	  Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
  4298	  Je ne pourrai jamais. . .
  4299	
  4300	CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
  4301	  Tiens, la voilà, ta lettre !
  4302	
  4303	CHRISTIAN:
  4304	  Comment ?
  4305	
  4306	CYRANO:
  4307	  Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
  4308	
  4309	CHRISTIAN:
  4310	  Je. . .
  4311	
  4312	CYRANO:
  4313	  Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
  4314	
  4315	CHRISTIAN:
  4316	  Vous aviez ?. . .
  4317	
  4318	CYRANO:
  4319	  Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
  4320	  Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
  4321	  Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
  4322	  Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
  4323	  Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
  4324	  Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
  4325	  Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
  4326	  Tu verras que je fus dans cette lettre--prends !--
  4327	  D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
  4328	  --Prends donc, et finissons !
  4329	
  4330	CHRISTIAN:
  4331	  N'est-il pas nécessaire
  4332	  De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
  4333	  Ira-t-elle à Roxane ?
  4334	
  4335	CYRANO:
  4336	  Elle ira comme un gant !
  4337	
  4338	CHRISTIAN:
  4339	  Mais. . .
  4340	
  4341	CYRANO:
  4342	  La crédulité de l'amour-propre est telle,
  4343	  Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !
  4344	
  4345	CHRISTIAN:
  4346	  Ah ! mon ami !
  4347	  (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)
  4348	
  4349	
  4350	
  4351	Scène 2.XI.
  4352	
  4353	Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.
  4354	
  4355	
  4356	UN CADET (entr'ouvrant la porte):
  4357	  Plus rien. . .Un silence de mort. . .
  4358	  Je n'ose regarder. . .
  4359	  (Il passe la tête):
  4360	  Hein ?
  4361	
  4362	TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
  4363	  Ah !. . .Oh !. . .
  4364	
  4365	UN CADET:
  4366	  C'est trop fort !
  4367	  (Consternation.)
  4368	
  4369	LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
  4370	  Ouais ?. . .
  4371	
  4372	CARBON:
  4373	  Notre démon est doux comme un apôtre !
  4374	  Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre !
  4375	
  4376	LE MOUSQUETAIRE:
  4377	  On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .
  4378	  (Appelant Lise, d'un air triomphant):
  4379	  --Eh ! Lise ! Tu vas voir !
  4380	  (Humant l'air avec affectation):
  4381	  Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !
  4382	  Quelle odeur !. . .
  4383	  (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
  4384	  Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
  4385	  Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .
  4386	
  4387	CYRANO (le souffletant):
  4388	  La giroflée !
  4389	  (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)
  4390	
  4391	
  4392	Rideau.
  4393	
  4394	
  4395	
  4396	
  4397	Acte III.
  4398	
  4399	Le Baiser de Roxane.
  4400	
  4401	Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
  4402	de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
  4403	débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et
  4404	balcon. Un banc devant le seuil.
  4405	
  4406	Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
  4407	retombe.
  4408	
  4409	Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
  4410	au balcon.
  4411	
  4412	En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une
  4413	porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme
  4414	un pouce malade.
  4415	
  4416	Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est
  4417	grande ouverte sur le balcon de Roxane.
  4418	
  4419	Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée:
  4420	il termine un récit, en s'essuyant les yeux.
  4421	
  4422	
  4423	
  4424	Scène 3.I.
  4425	
  4426	Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.
  4427	
  4428	
  4429	RAGUENEAU:
  4430	  . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
  4431	  Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
  4432	  Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
  4433	  Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
  4434	
  4435	LA DUÈGNE:
  4436	  Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
  4437	
  4438	RAGUENEAU:
  4439	  Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
  4440	  Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:
  4441	  --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
  4442	
  4443	LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):
  4444	  Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !
  4445	
  4446	LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):
  4447	  Je passe
  4448	  Une mante !
  4449	
  4450	LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
  4451	  C'est là qu'on nous attend, en face.
  4452	  Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
  4453	  On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
  4454	
  4455	RAGUENEAU:
  4456	  Sur le Tendre ?
  4457	
  4458	LA DUÈGNE (minaudant):
  4459	  Mais oui !. . .
  4460	  (Criant vers la fenêtre):
  4461	  Roxane, il faut descendre,
  4462	  Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
  4463	
  4464	LA VOIX DE ROXANE:
  4465	  Je viens !
  4466	  (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)
  4467	
  4468	LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
  4469	  La ! la ! la ! la !
  4470	
  4471	LA DUÈGNE (surprise):
  4472	  On nous joue un morceau ?
  4473	
  4474	CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):
  4475	  Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
  4476	
  4477	PREMIER PAGE (ironique):
  4478	  Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
  4479	
  4480	CYRANO:
  4481	  Je suis musicien, comme tous les disciples
  4482	  De Gassendi !
  4483	
  4484	LE PAGE (jouant et chantant):
  4485	  La ! la !
  4486	
  4487	CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):
  4488	  Je peux continuer !. . .
  4489	  La ! la ! la ! la !
  4490	
  4491	ROXANE (paraissant sur le balcon):
  4492	  C'est vous ?
  4493	
  4494	CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
  4495	  Moi qui viens saluer
  4496	  Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !
  4497	
  4498	ROXANE:
  4499	  Je descends !
  4500	  (Elle quitte le balcon.)
  4501	
  4502	LA DUÈGNE (montrant les pages):
  4503	  Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
  4504	
  4505	CYRANO:
  4506	  C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
  4507	  Nous discutions un point de grammaire.--Non !--Si !--
  4508	  Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
  4509	  Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
  4510	  Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
  4511	  "Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
  4512	  Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,
  4513	  J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
  4514	  De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .
  4515	  Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
  4516	  (Aux musiciens):
  4517	  Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane
  4518	  A Montfleury !. . .
  4519	  (Les pages remontent pour sortir.--A la duègne):
  4520	  Je viens demander à Roxane
  4521	  Ainsi que chaque soir. . .
  4522	  (Aux pages qui sortent):
  4523	  Jouez longtemps,--et faux !
  4524	  (A la duègne):
  4525	  . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?
  4526	
  4527	ROXANE (sortant de la maison):
  4528	  Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !
  4529	
  4530	CYRANO (souriant):
  4531	  Christian a tant d'esprit ?. . .
  4532	
  4533	ROXANE:
  4534	  Mon cher, plus que vous-même !
  4535	
  4536	CYRANO:
  4537	  J'y consens.
  4538	
  4539	ROXANE:
  4540	  Il ne peut exister à mon goût
  4541	  Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
  4542	  Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
  4543	  Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
  4544	
  4545	CYRANO (incrédule):
  4546	  Non ?
  4547	
  4548	ROXANE:
  4549	  C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:
  4550	  Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !
  4551	
  4552	CYRANO:
  4553	  Il sait parler du cœur d'une façon experte ?
  4554	
  4555	ROXANE:
  4556	  Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !
  4557	
  4558	CYRANO:
  4559	  Il écrit ?
  4560	
  4561	ROXANE:
  4562	  Mieux encor ! Écoutez donc un peu:
  4563	  (Déclamant):
  4564	  Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .
  4565	  (Triomphante, à Cyrano):
  4566	  Hé ! bien ?
  4567	
  4568	CYRANO:
  4569	  Peuh !. . .
  4570	
  4571	ROXANE:
  4572	  Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
  4573	  Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !
  4574	
  4575	CYRANO:
  4576	  Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
  4577	  Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .
  4578	
  4579	ROXANE (frappant du pied):
  4580	  Vous m'agacez !
  4581	  C'est la jalousie. . .
  4582	
  4583	CYRANO (tressaillant):
  4584	  Hein !. . .
  4585	
  4586	ROXANE:
  4587	  . . .d'auteur qui vous dévore !
  4588	  --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
  4589	  Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,
  4590	  Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
  4591	  Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .
  4592	
  4593	CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):
  4594	  Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !
  4595	  (Se reprenant et avec dédain):
  4596	  mais bien mièvres !
  4597	
  4598	ROXANE:
  4599	  Et ceci. . .
  4600	
  4601	CYRANO (ravi):
  4602	  Vous savez donc ses lettres par cœur ?
  4603	
  4604	ROXANE:
  4605	  Toutes !
  4606	
  4607	CYRANO (frisant sa moustache):
  4608	  Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !
  4609	
  4610	ROXANE:
  4611	  C'est un maître !
  4612	
  4613	CYRANO (modeste):
  4614	  Oh !. . .un maître !. . .
  4615	
  4616	ROXANE (péremptoire):
  4617	  Un maître !. . .
  4618	
  4619	CYRANO (saluant):
  4620	  Soit !. . .un maître !
  4621	
  4622	LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):
  4623	  Monsieur de Guiche !
  4624	  (A Cyrano, le poussant vers la maison):
  4625	  Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,
  4626	  Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
  4627	  Le mettre sur la piste. . .
  4628	
  4629	ROXANE (à Cyrano):
  4630	  Oui, de mon cher secret !
  4631	  Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
  4632	  Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
  4633	
  4634	CYRANO (entrant dans la maison):
  4635	  Bien ! bien ! bien !
  4636	  (De Guiche paraît.)
  4637	
  4638	
  4639	
  4640	Scène 3.II.
  4641	
  4642	Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.
  4643	
  4644	
  4645	ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
  4646	  Je sortais.
  4647	
  4648	DE GUICHE:
  4649	  Je viens prendre congé.
  4650	
  4651	ROXANE:
  4652	  Vous partez ?
  4653	
  4654	DE GUICHE:
  4655	  Pour la guerre.
  4656	
  4657	ROXANE:
  4658	  Ah !
  4659	
  4660	DE GUICHE:
  4661	  Ce soir même.
  4662	
  4663	ROXANE:
  4664	  Ah !
  4665	
  4666	DE GUICHE:
  4667	  J'ai
  4668	  Des ordres. On assiège Arras.
  4669	
  4670	ROXANE:
  4671	  Ah. . .on assiège ?. . .
  4672	
  4673	DE GUICHE:
  4674	  Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.
  4675	
  4676	ROXANE (poliment):
  4677	  Oh !. . .
  4678	
  4679	DE GUICHE:
  4680	  Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
  4681	  --Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
  4682	
  4683	ROXANE (indifférente):
  4684	  Bravo.
  4685	
  4686	DE GUICHE:
  4687	  Du régiment des gardes.
  4688	
  4689	ROXANE (saisie):
  4690	  Ah ? des gardes ?
  4691	
  4692	DE GUICHE:
  4693	  Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
  4694	  Je saurai me venger de lui, là-bas.
  4695	
  4696	ROXANE (suffoquée):
  4697	  Comment !
  4698	  Les gardes vont là-bas ?
  4699	
  4700	DE GUICHE (riant):
  4701	  Tiens ! c'est mon régiment !
  4702	
  4703	ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part):
  4704	  Christian !
  4705	
  4706	DE GUICHE:
  4707	  Qu'avez-vous ?
  4708	
  4709	ROXANE (toute émue):
  4710	  Ce. . .départ. . .me désespère !
  4711	  Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !
  4712	
  4713	DE GUICHE (surpris et charmé):
  4714	  Pour la première fois me dire un mot si doux,
  4715	  Le jour de mon départ !
  4716	
  4717	ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
  4718	  Alors,--vous allez vous
  4719	  Venger de mon cousin ?. . .
  4720	
  4721	DE GUICHE (souriant):
  4722	  On est pour lui ?
  4723	
  4724	ROXANE:
  4725	  Non,--contre !
  4726	
  4727	DE GUICHE:
  4728	  Vous le voyez ?
  4729	
  4730	ROXANE:
  4731	  Très peu.
  4732	
  4733	DE GUICHE:
  4734	  Partout on le rencontre
  4735	  Avec un des cadets. . .
  4736	  (Il cherche le nom):
  4737	  ce Neu. . .villen. . .viller. . .
  4738	
  4739	ROXANE:
  4740	  Un grand ?
  4741	
  4742	DE GUICHE:
  4743	  Blond.
  4744	
  4745	ROXANE:
  4746	  Roux.
  4747	
  4748	DE GUICHE:
  4749	  Beau !. . .
  4750	
  4751	ROXANE:
  4752	  Peuh !
  4753	
  4754	DE GUICHE:
  4755	  Mais bête.
  4756	
  4757	ROXANE:
  4758	  Il en a l'air !
  4759	  (Changeant de tone):
  4760	  . . .Votre vengeance envers Cyrano ?--c'est peut-être
  4761	  De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
  4762	  Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
  4763	
  4764	DE GUICHE:
  4765	  C'est ?. . .
  4766	
  4767	ROXANE:
  4768	  Mais, si le régiment, en partant, le laissait
  4769	  Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
  4770	  A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
  4771	  Un homme comme lui, de le faire enrager:
  4772	  Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
  4773	
  4774	DE GUICHE:
  4775	  Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
  4776	  Pour inventer ce tour !
  4777	
  4778	ROXANE:
  4779	  Il se rongera l'âme,
  4780	  Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
  4781	  Et vous serez vengé !
  4782	
  4783	DE GUICHE (se rapprochant):
  4784	  Vous m'aimez donc un peu ?
  4785	  (Elle sourit):
  4786	  Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
  4787	  Une preuve d'amour, Roxane !. . .
  4788	
  4789	ROXANE:
  4790	  C'en est une.
  4791	
  4792	DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
  4793	  J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
  4794	  A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
  4795	  (Il en détache un):
  4796	  Celui-ci ! C'est celui des cadets.
  4797	  (Il le met dans sa poche):
  4798	  Je le garde.
  4799	  (Riant):
  4800	  Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
  4801	  --Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .
  4802	
  4803	ROXANE (le regardant):
  4804	  Quelquefois.
  4805	
  4806	DE GUICHE (tout près d'elle):
  4807	  Vous m'affolez ! Ce soir--écoutez--oui, je dois
  4808	  Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
  4809	  Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
  4810	  D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
  4811	  Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
  4812	  N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
  4813	  Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
  4814	  --Ce sont les capucins qui servent Richelieu
  4815	  Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
  4816	  --On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
  4817	  Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .
  4818	
  4819	ROXANE (vivement):
  4820	  Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
  4821	
  4822	DE GUICHE:
  4823	  Bah !
  4824	
  4825	ROXANE:
  4826	  Mais
  4827	  Le siège, Arras. . .
  4828	
  4829	DE GUICHE:
  4830	  Tant pis ! Permettez !
  4831	
  4832	ROXANE:
  4833	  Non !
  4834	
  4835	DE GUICHE:
  4836	  Permets !
  4837	
  4838	ROXANE (tendrement):
  4839	  Je dois vous le défendre !
  4840	
  4841	DE GUICHE:
  4842	  Ah !
  4843	
  4844	ROXANE:
  4845	  Partez !
  4846	  (A part):
  4847	  Christian reste.
  4848	  (Haut):
  4849	  Je vous veux héroïque,--Antoine !
  4850	
  4851	DE GUICHE:
  4852	  Mot céleste !
  4853	  Vous aimez donc celui ?. . .
  4854	
  4855	ROXANE:
  4856	  Pour lequel j'ai frémi.
  4857	
  4858	DE GUICHE (transporté de joie):
  4859	  Ah ! je pars !
  4860	  (Il lui baise la main):
  4861	  Êtes-vous contente ?
  4862	
  4863	ROXANE:
  4864	  Oui, mon ami !
  4865	  (Il sort.)
  4866	
  4867	LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
  4868	  Oui, mon ami !
  4869	
  4870	ROXANE (à la duègne):
  4871	  Taisons ce que je viens de faire:
  4872	  Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
  4873	  (Elle appelle vers la maison):
  4874	  Cousin !
  4875	
  4876	
  4877	
  4878	Scène 3.III.
  4879	
  4880	Roxane, la duègne, Cyrano.
  4881	
  4882	
  4883	ROXANE:
  4884	  Nous allons chez Clomire.
  4885	  (Elle désigne la porte d'en face):
  4886	  Alcandre y doit
  4887	  Parler, et Lysimon !
  4888	
  4889	LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
  4890	  Oui ! mais mon petit doigt
  4891	  Dit qu'on va les manquer !
  4892	
  4893	CYRANO (à Roxane):
  4894	  Ne manquez pas ces singes.
  4895	  (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)
  4896	
  4897	LA DUÈGNE (avec ravissement):
  4898	  Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .
  4899	  (Au heurtoir):
  4900	  On vous a baillonné pour que votre métal
  4901	  Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal !
  4902	  (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)
  4903	
  4904	ROXANE (voyant qu'on ouvre):
  4905	  Entrons !. . .
  4906	  (Du seuil, à Cyrano):
  4907	  Si Christian vient, comme je le présume,
  4908	  Qu'il m'attende !
  4909	
  4910	CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):
  4911	  Ah !. . .
  4912	  (Elle se retourne):
  4913	  Sur quoi, selon votre coutume,
  4914	  Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !
  4915	
  4916	ROXANE:
  4917	  Sur. . .
  4918	
  4919	CYRANO (vivement):
  4920	  Sur ?
  4921	
  4922	ROXANE:
  4923	  Mais vous serez muet, là-dessus !
  4924	
  4925	CYRANO:
  4926	  Comme un mur.
  4927	
  4928	ROXANE:
  4929	  Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !
  4930	  Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !
  4931	
  4932	CYRANO (souriant):
  4933	  Bon.
  4934	
  4935	ROXANE:
  4936	  Chut !. . .
  4937	
  4938	CYRANO:
  4939	  Chut !. . .
  4940	
  4941	ROXANE:
  4942	  Pas un mot !. . .
  4943	  (Elle rentre et referme la porte.)
  4944	
  4945	CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):
  4946	  En vous remerciant.
  4947	  (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)
  4948	
  4949	ROXANE:
  4950	  Il se préparerait !. . .
  4951	
  4952	CYRANO:
  4953	  Diable, non !. . .
  4954	
  4955	TOUS LES DEUX (ensemble):
  4956	  Chut !. . .
  4957	  (La porte se ferme.)
  4958	
  4959	CYRANO (appelant):
  4960	  Christian !
  4961	
  4962	
  4963	
  4964	Scène 3.IV.
  4965	
  4966	Cyrano, Christian.
  4967	
  4968	
  4969	CYRANO:
  4970	  Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
  4971	  Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
  4972	  Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
  4973	  Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .
  4974	
  4975	CHRISTIAN:
  4976	  Non !
  4977	
  4978	CYRANO:
  4979	  Hein ?
  4980	
  4981	CHRISTIAN:
  4982	  Non ! J'attends Roxane ici.
  4983	
  4984	CYRANO:
  4985	  De quel vertige
  4986	  Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .
  4987	
  4988	CHRISTIAN:
  4989	  Non, te dis-je !
  4990	  Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
  4991	  Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .
  4992	  C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
  4993	  Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.
  4994	
  4995	CYRANO:
  4996	  Ouais !
  4997	
  4998	CHRISTIAN:
  4999	  Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .
  5000	  Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
  5001	  Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
  5002	  Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
  5003	  Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .
  5004	  (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
  5005	  --C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !
  5006	
  5007	CYRANO (le saluant):
  5008	  Parlez tout seul, Monsieur.
  5009	  (Il disparaît derrière le mur du jardin.)
  5010	
  5011	
  5012	
  5013	Scène 3.V.
  5014	
  5015	Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne,
  5016	un instant.
  5017	
  5018	
  5019	ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle
  5020	  quitte: révérences et saluts):
  5021	  Barthénoïde !--Alcandre !--Grémione !. . .
  5022	
  5023	LA DUÈGNE (désespérée):
  5024	  On a manqué le discours sur le Tendre !
  5025	  (Elle rentre chez Roxane.)
  5026	
  5027	ROXANE (saluant encore):
  5028	  Urimédonte !. . .Adieu !. . .
  5029	  (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
  5030	  s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):
  5031	  C'est vous !. . .
  5032	  (Elle va à lui):
  5033	  Le soir descend.
  5034	  Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
  5035	  Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.
  5036	
  5037	CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):
  5038	  Je vous aime.
  5039	
  5040	ROXANE (fermant les yeux):
  5041	  Oui, parlez-moi d'amour.
  5042	
  5043	CHRISTIAN:
  5044	  Je t'aime.
  5045	
  5046	ROXANE:
  5047	  C'est le thème.
  5048	  Brodez, brodez.
  5049	
  5050	CHRISTIAN:
  5051	  Je vous. . .
  5052	
  5053	ROXANE:
  5054	  Brodez !
  5055	
  5056	CHRISTIAN:
  5057	  Je t'aime tant.
  5058	
  5059	ROXANE:
  5060	  Sans doute ! Et puis ?
  5061	
  5062	CHRISTIAN:
  5063	  Et puis. . .je serais si content
  5064	  Si vous m'aimiez !--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !
  5065	
  5066	ROXANE (avec une moue):
  5067	  Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
  5068	  Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .
  5069	
  5070	CHRISTIAN:
  5071	  Mais. . .beaucoup.
  5072	
  5073	ROXANE:
  5074	  Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !
  5075	
  5076	CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):
  5077	  Ton cou !
  5078	  Je voudrais l'embrasser !. . .
  5079	
  5080	ROXANE:
  5081	  Christian !
  5082	
  5083	CHRISTIAN:
  5084	  Je t'aime !
  5085	
  5086	ROXANE (voulant se lever):
  5087	  Encore !
  5088	
  5089	CHRISTIAN (vivement, la retenant):
  5090	  Non ! je ne t'aime pas !
  5091	
  5092	ROXANE (se rasseyant):
  5093	  C'est heureux !
  5094	
  5095	CHRISTIAN:
  5096	  Je t'adore !
  5097	
  5098	ROXANE (se levant et s'éloignant):
  5099	  Oh !
  5100	
  5101	CHRISTIAN:
  5102	  Oui. . .je deviens sot !
  5103	
  5104	ROXANE (sèchement):
  5105	  Et cela me déplaît !
  5106	  Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
  5107	
  5108	CHRISTIAN:
  5109	  Mais. . .
  5110	
  5111	ROXANE:
  5112	  Allez rassembler votre éloquence en fuite !
  5113	
  5114	CHRISTIAN:
  5115	  Je. . .
  5116	
  5117	ROXANE:
  5118	  Vous m'aimez, je sais. Adieu.
  5119	  (Elle va vers la maison.)
  5120	
  5121	CHRISTIAN:
  5122	  Pas tout de suite !
  5123	  Je vous dirai. . .
  5124	
  5125	ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
  5126	  Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
  5127	  Non ! Non ! Allez-vous-en !
  5128	
  5129	CHRISTIAN:
  5130	  Mais je. . .
  5131	  (Elle lui ferme la porte au nez.)
  5132	
  5133	CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):
  5134	  C'est un succès.
  5135	
  5136	
  5137	
  5138	Scène 3.VI.
  5139	
  5140	Christian, Cyrano, les pages, un instant.
  5141	
  5142	
  5143	CHRISTIAN:
  5144	  Au secours !
  5145	
  5146	CYRANO:
  5147	  Non monsieur.
  5148	
  5149	CHRISTIAN:
  5150	  Je meurs si je ne rentre
  5151	  En grâce, à l'instant même. . .
  5152	
  5153	CYRANO:
  5154	  Et comment puis-je, diantre !
  5155	  Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .
  5156	
  5157	CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
  5158	  Oh ! là, tiens, vois !
  5159	  (La fenêtre du balcon s'est éclairée):
  5160	
  5161	CYRANO (ému):
  5162	  Sa fenêtre !
  5163	
  5164	CHRISTIAN (criant):
  5165	  Je vais mourir !
  5166	
  5167	CYRANO:
  5168	  Baissez la voix !
  5169	
  5170	CHRISTIAN (tout bas):
  5171	  Mourir !. . .
  5172	
  5173	CYRANO:
  5174	  La nuit est noire. . .
  5175	
  5176	CHRISTIAN:
  5177	  Eh ! bien ?
  5178	
  5179	CYRANO:
  5180	  C'est réparable.
  5181	  Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !
  5182	  Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .
  5183	  Et je te soufflerai tes mots.
  5184	
  5185	CHRISTIAN:
  5186	  Mais. . .
  5187	
  5188	CYRANO:
  5189	  Taisez-vous !
  5190	
  5191	LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):
  5192	  Hep !
  5193	
  5194	CYRANO:
  5195	  Chut !. . .
  5196	  (Il leur fait signe de parler bas.)
  5197	
  5198	PREMIER PAGE (à mi-voix):
  5199	  Nous venons de donner la sérénade
  5200	  A Montfleury !. . .
  5201	
  5202	CYRANO (bas, vite):
  5203	  Allez-vous mettre en embuscade
  5204	  L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;
  5205	  Et si quelque passant gênant vient par ici,
  5206	  Jouez un air !
  5207	
  5208	DEUXIÈME PAGE:
  5209	  Quel air, monsieur le gassendiste ?
  5210	
  5211	CYRANO:
  5212	  Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
  5213	  (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian):
  5214	  Appelle-la !
  5215	
  5216	CHRISTIAN:
  5217	  Roxane !
  5218	
  5219	CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
  5220	  Attends ! Quelques cailloux.
  5221	
  5222	
  5223	
  5224	Scène VII.
  5225	
  5226	Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.
  5227	
  5228	
  5229	ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):
  5230	  Qui donc m'appelle ?
  5231	
  5232	CHRISTIAN:
  5233	  Moi.
  5234	
  5235	ROXANE:
  5236	  Qui, moi ?
  5237	
  5238	CHRISTIAN:
  5239	  Christian.
  5240	
  5241	ROXANE (avec dédain):
  5242	  C'est vous ?
  5243	
  5244	CHRISTIAN:
  5245	  Je voudrais vous parler.
  5246	
  5247	CYRANO (sous le balcon, à Christian):
  5248	  Bien. Bien. Presque à voix basse.
  5249	
  5250	ROXANE:
  5251	  Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
  5252	
  5253	CHRISTIAN:
  5254	  De grâce !. . .
  5255	
  5256	ROXANE:
  5257	  Non ! Vous ne m'aimez plus !
  5258	
  5259	CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):
  5260	  M'accuser,--justes dieux !--
  5261	  De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !
  5262	
  5263	ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):
  5264	  Tiens ! mais c'est mieux !
  5265	
  5266	CHRISTIAN (même jeu):
  5267	  L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .
  5268	  Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !
  5269	
  5270	ROXANE (s'avançant sur le balcon):
  5271	  C'est mieux !--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
  5272	  De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !
  5273	
  5274	CHRISTIAN (même jeu):
  5275	  Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:
  5276	  Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.
  5277	
  5278	ROXANE:
  5279	  C'est mieux !
  5280	
  5281	CHRISTIAN (même jeu):
  5282	  De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
  5283	  Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.
  5284	
  5285	ROXANE (s'accoudant au balcon):
  5286	  Ah ! c'est très bien.
  5287	  --Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
  5288	  Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?
  5289	
  5290	CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):
  5291	  Chut ! Cela devient trop difficile !. . .
  5292	
  5293	ROXANE:
  5294	  Aujourd'hui. . .
  5295	  Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
  5296	
  5297	CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):
  5298	  C'est qu'il fait nuit,
  5299	  Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
  5300	
  5301	ROXANE:
  5302	  Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.
  5303	
  5304	CYRANO:
  5305	  Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
  5306	  Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;
  5307	  Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.
  5308	  D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.
  5309	  Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !
  5310	
  5311	ROXANE:
  5312	  Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
  5313	
  5314	CYRANO:
  5315	  De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !
  5316	
  5317	ROXANE:
  5318	  Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !
  5319	
  5320	CYRANO:
  5321	  Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
  5322	  Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
  5323	
  5324	ROXANE (avec un mouvement):
  5325	  Je descends.
  5326	
  5327	CYRANO (vivement)
  5328	  Non !
  5329	
  5330	ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
  5331	  Grimpez sur le banc, alors, vite !
  5332	
  5333	CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
  5334	  Non !
  5335	
  5336	ROXANE:
  5337	  Comment. . .non ?
  5338	
  5339	CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):
  5340	  Laissez un peu que l'on profite. . .
  5341	  De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
  5342	  Se parler doucement, sans se voir.
  5343	
  5344	ROXANE:
  5345	  Sans se voir ?
  5346	
  5347	CYRANO:
  5348	  Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
  5349	  Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
  5350	  J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:
  5351	  Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
  5352	  Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
  5353	  Si quelquefois je fus éloquent. . .
  5354	
  5355	ROXANE:
  5356	  Vous le fûtes !
  5357	
  5358	CYRANO:
  5359	  Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
  5360	  De mon vrai cœur. . .
  5361	
  5362	ROXANE:
  5363	  Pourquoi ?
  5364	
  5365	CYRANO:
  5366	  Parce que. . .jusqu'ici
  5367	  Je parlais à travers. . .
  5368	
  5369	ROXANE:
  5370	  Quoi ?
  5371	
  5372	CYRANO:
  5373	  . . .le vertige où tremble
  5374	  Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
  5375	  Que je vais vous parler pour la première fois !
  5376	
  5377	ROXANE:
  5378	  C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
  5379	
  5380	CYRANO (se rapprochant avec fièvre):
  5381	  Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
  5382	  J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .
  5383	  (Il s'arrête et avec égarement):
  5384	  Où en étais-je ?
  5385	  Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,--
  5386	  C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !
  5387	
  5388	ROXANE:
  5389	  Si nouveau ?
  5390	
  5391	CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):
  5392	  Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:
  5393	  La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .
  5394	
  5395	ROXANE:
  5396	  Raillé de quoi ?
  5397	
  5398	CYRANO:
  5399	  Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur
  5400	  Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
  5401	  Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
  5402	  Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
  5403	
  5404	ROXANE:
  5405	  La fleurette a du bon.
  5406	
  5407	CYRANO:
  5408	  Ce soir, dédaignons-la !
  5409	
  5410	ROXANE:
  5411	  Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !
  5412	
  5413	CYRANO:
  5414	  Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
  5415	  On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !
  5416	  Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
  5417	  Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
  5418	  Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
  5419	  En buvant largement à même le grand fleuve !
  5420	
  5421	ROXANE:
  5422	  Mais l'esprit ?. . .
  5423	
  5424	CYRANO:
  5425	  J'en ai fait pour vous faire rester
  5426	  D'abord, mais maintenant ce serait insulter
  5427	  Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
  5428	  Que de parler comme un billet doux de Voiture !
  5429	  --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
  5430	  Nous désarmer de tout notre artificiel:
  5431	  Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
  5432	  Le vrai du sentiment ne se volatilise,
  5433	  Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
  5434	  Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
  5435	
  5436	ROXANE:
  5437	  Mais l'esprit ?. . .
  5438	
  5439	CYRANO:
  5440	  Je le hais dans l'amour ! C'est un crime
  5441	  Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
  5442	  Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
  5443	  --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !--
  5444	  Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
  5445	  Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
  5446	
  5447	ROXANE:
  5448	  Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
  5449	  Quels mots me direz-vous ?
  5450	
  5451	CYRANO:
  5452	  Tous ceux, tous ceux, tous ceux
  5453	  Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
  5454	  Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,
  5455	  Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
  5456	  Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
  5457	  Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
  5458	  Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
  5459	  De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:
  5460	  Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
  5461	  Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
  5462	  J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
  5463	  Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
  5464	  On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
  5465	  Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
  5466	  Mon regard ébloui pose des taches blondes !
  5467	
  5468	ROXANE (d'une voix troublée):
  5469	  Oui, c'est bien de l'amour. . .
  5470	
  5471	CYRANO:
  5472	  Certes, ce sentiment
  5473	  Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
  5474	  De l'amour, il en a toute la fureur triste !
  5475	  De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste !
  5476	  Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
  5477	  Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
  5478	  S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
  5479	  Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
  5480	  --Chaque regard de toi suscite une vertu
  5481	  Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
  5482	  À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
  5483	  Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .
  5484	  Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
  5485	  Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
  5486	  C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
  5487	  Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
  5488	  Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
  5489	  Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
  5490	  Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
  5491	  Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
  5492	  Ou non, le tremblement adoré de ta main
  5493	  Descendre tout le long des branches du jasmin !
  5494	  (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)
  5495	
  5496	ROXANE:
  5497	  Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
  5498	  Et tu m'as enivrée !
  5499	
  5500	CYRANO:
  5501	  Alors, que la mort vienne !
  5502	  Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !
  5503	  Je ne demande plus qu'une chose. . .
  5504	
  5505	CHRISTIAN (sous le balcon):
  5506	  Un baiser !
  5507	
  5508	ROXANE (se rejetant en arrière):
  5509	  Hein ?
  5510	
  5511	CYRANO:
  5512	  Oh !
  5513	
  5514	ROXANE:
  5515	  Vous demandez ?
  5516	
  5517	CYRANO:
  5518	  Oui. . .je. . .
  5519	  (A Christian bas):
  5520	  Tu vas trop vite.
  5521	
  5522	CHRISTIAN:
  5523	  Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !
  5524	
  5525	CYRANO (à Roxane):
  5526	  Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !
  5527	  Je comprends que je fus bien trop audacieux.
  5528	
  5529	ROXANE (un peu déçue):
  5530	  Vous n'insistez pas plus que cela ?
  5531	
  5532	CYRANO:
  5533	  Si ! j'insiste. . .
  5534	  Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
  5535	  Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !
  5536	
  5537	CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):
  5538	  Pourquoi ?
  5539	
  5540	CYRANO:
  5541	  Tais-toi, Christian !
  5542	
  5543	ROXANE (se penchant):
  5544	  Que dites-vous tout bas ?
  5545	
  5546	CYRANO:
  5547	  Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;
  5548	  Je me disais: tais toi, Christian !. . .
  5549	  (Les théorbes se mettent à jouer):
  5550	  Une seconde !. . .
  5551	  On vient !
  5552	  (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue
  5553	  un air folâtre et l'autre un air lugubre):
  5554	  Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?
  5555	  Est-ce un homme ? Une femme ?--Ah ! c'est un capucin !
  5556	  (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main,
  5557	  regardant les portes.)
  5558	
  5559	
  5560	
  5561	Scène 3.VIII.
  5562	
  5563	Cyrano, Christian, un capucin.
  5564	
  5565	
  5566	CYRANO (au capucin):
  5567	  Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
  5568	
  5569	LE CAPUCIN:
  5570	  Je cherche la maison de madame. . .
  5571	
  5572	CHRISTIAN:
  5573	  Il nous gêne !
  5574	
  5575	LE CAPUCIN:
  5576	  Magdeleine Robin. . .
  5577	
  5578	CHRISTIAN:
  5579	  Que veut-il ?. . .
  5580	
  5581	CYRANO (lui montrant une rue montante):
  5582	  Par ici !
  5583	  Tout droit,--toujours tout droit. . .
  5584	
  5585	LE CAPUCIN
  5586	  Je vais pour vous !--Merci
  5587	  Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
  5588	  (Il sort.)
  5589	
  5590	CYRANO:
  5591	  Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
  5592	  (Il redescend vers Christian.)
  5593	
  5594	
  5595	
  5596	Scène 3.IX.
  5597	
  5598	Cyrano, Christian.
  5599	
  5600	
  5601	CHRISTIAN:
  5602	  Obtiens-moi ce baiser !. . .
  5603	
  5604	CYRANO:
  5605	  Non !
  5606	
  5607	CHRISTIAN:
  5608	  Tôt ou tard !. . .
  5609	
  5610	CYRANO:
  5611	  C'est vrai !
  5612	  Il viendra, ce moment de vertige enivré
  5613	  Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
  5614	  De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
  5615	  (A lui-même):
  5616	  J'aime mieux que ce soit à cause de. . .
  5617	  (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
  5618	
  5619	
  5620	
  5621	Scène 3.X.
  5622	
  5623	Cyrano, Christian, Roxane.
  5624	
  5625	
  5626	ROXANE (s'avançant sur le balcon):
  5627	  C'est vous ?
  5628	  Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .
  5629	
  5630	CYRANO:
  5631	  Baiser ! Le mot est doux.
  5632	  Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
  5633	  S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
  5634	  Ne vous en faites pas un épouvantement:
  5635	  N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
  5636	  Quitté le badinage et glissé sans alarmes
  5637	  Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
  5638	  Glissez encore un peu d'insensible façon:
  5639	  Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !
  5640	
  5641	ROXANE:
  5642	  Taisez-vous !
  5643	
  5644	CYRANO:
  5645	  Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
  5646	  Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
  5647	  Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
  5648	  Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
  5649	  C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
  5650	  Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
  5651	  Une communion ayant un goût de fleur,
  5652	  Une façon d'un peu se respirer le cœur,
  5653	  Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !
  5654	
  5655	ROXANE:
  5656	  Taisez-vous !
  5657	
  5658	CYRANO:
  5659	  Un baiser, c'est si noble, Madame,
  5660	  Que la reine de France, au plus heureux des lords,
  5661	  En a laissé prendre un, la reine même !
  5662	
  5663	ROXANE:
  5664	  Alors !
  5665	
  5666	CYRANO (s'exaltant):
  5667	  J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
  5668	  J'adore comme lui la reine que vous êtes,
  5669	  Comme lui je suis triste et fidèle. . .
  5670	
  5671	ROXANE:
  5672	  Et tu es
  5673	  Beau comme lui !
  5674	
  5675	CYRANO (à part, dégrisé):
  5676	  C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
  5677	
  5678	ROXANE:
  5679	  Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .
  5680	
  5681	CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
  5682	  Monte !
  5683	
  5684	ROXANE:
  5685	  Ce goût de cœur. . .
  5686	
  5687	CYRANO:
  5688	  Monte !
  5689	
  5690	ROXANE:
  5691	  Ce bruit d'abeille. . .
  5692	
  5693	CYRANO:
  5694	  Monte !
  5695	
  5696	CHRISTIAN (hésitant):
  5697	  Mais il me semble, à présent, que c'est mal !
  5698	
  5699	ROXANE:
  5700	  Cet instant d'infini !. . .
  5701	
  5702	CYRANO (le poussant):
  5703	  Monte donc, animal !
  5704	  (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers,
  5705	  atteint les balustres qu'il enjambe.)
  5706	
  5707	CHRISTIAN:
  5708	  Ah, Roxane !
  5709	  (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.)
  5710	
  5711	CYRANO:
  5712	  Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
  5713	  --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
  5714	  Il me vient dans cette ombre une miette de toi,--
  5715	  Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
  5716	  Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
  5717	  Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
  5718	  (On entend les théorbes):
  5719	  Un air triste, un air gai: le capucin !
  5720	  (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
  5721	  Holà !
  5722	
  5723	ROXANE:
  5724	  Qu'est ce ?
  5725	
  5726	CYRANO:
  5727	  Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?
  5728	
  5729	CHRISTIAN (très étonné):
  5730	  Tiens Cyrano !
  5731	
  5732	ROXANE:
  5733	  Bonjour, cousin !
  5734	
  5735	CYRANO:
  5736	  Bonjour, cousine !
  5737	
  5738	ROXANE:
  5739	  Je descends !
  5740	  (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
  5741	
  5742	CHRISTIAN (l'apercevant):
  5743	  Oh ! encor !
  5744	  (Il suit Roxane.)
  5745	
  5746	
  5747	
  5748	Scène 3.XI.
  5749	
  5750	Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.
  5751	
  5752	
  5753	LE CAPUCIN:
  5754	  C'est ici,--je m'obstine--
  5755	  Magdeleine Robin !
  5756	
  5757	CYRANO:
  5758	  Vous aviez dit: Ro-lin.
  5759	
  5760	LE CAPUCIN:
  5761	  Non: Bin. B, i, n, bin !
  5762	
  5763	ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui
  5764	  porte une lanterne, et de Christian):
  5765	  Qu'est-ce ?
  5766	
  5767	LE CAPUCIN:
  5768	  Une lettre.
  5769	
  5770	CHRISTIAN:
  5771	  Hein ?
  5772	
  5773	LE CAPUCIN (à Roxane):
  5774	  Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
  5775	  C'est un digne seigneur qui. . .
  5776	
  5777	ROXANE (à Christian):
  5778	  C'est De Guiche !
  5779	
  5780	CHRISTIAN:
  5781	  Il ose ?. . .
  5782	
  5783	ROXANE:
  5784	  Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !
  5785	  (Décachetant la lettre):
  5786	  Je t'aime, et si. . .
  5787	  (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse):
  5788	  Mademoiselle,
  5789	  Les tambours
  5790	  Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;
  5791	  Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.
  5792	  Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
  5793	  Je vais venir, et vous le mande auparavant
  5794	  Par un religieux simple comme une chèvre
  5795	  Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
  5796	  M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.
  5797	  Éloignez un chacun, et daignez recevoir
  5798	  L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
  5799	  Qui signe votre très. . .et caetera. . .
  5800	  (Au capucin):
  5801	  Mon Père,
  5802	  Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:
  5803	  (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix):
  5804	  Mademoiselle,
  5805	  Il faut souscrire aux volontés
  5806	  Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
  5807	  C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
  5808	  Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
  5809	  D'un très intelligent et discret capucin;
  5810	  Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
  5811	  La bénédiction
  5812	  (Elle tourne la page):
  5813	  nuptiale sur l'heure.
  5814	  Christian doit en secret devenir votre époux;
  5815	  Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
  5816	  Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
  5817	  Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
  5818	  Le respect de celui qui fut et qui sera
  5819	  Toujours votre très humble et très. . .et cætera.
  5820	
  5821	LE CAPUCIN (rayonnant):
  5822	  Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
  5823	  Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !
  5824	
  5825	ROXANE (bas à Christian):
  5826	  N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
  5827	
  5828	CHRISTIAN:
  5829	  Hum !
  5830	
  5831	ROXANE (haut, avec désespoir):
  5832	  Ah !. . .c'est affreux !
  5833	
  5834	LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne):
  5835	  C'est vous ?
  5836	
  5837	CHRISTIAN:
  5838	  C'est moi !
  5839	
  5840	LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui
  5841	  venait, en voyant sa beauté):
  5842	  Mais. . .
  5843	
  5844	ROXANE (vivement):
  5845	  Post-scriptum:
  5846	  Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.
  5847	
  5848	LE CAPUCIN:
  5849	  Digne,
  5850	  Digne seigneur !
  5851	  (A Roxane):
  5852	  Résignez-vous ?
  5853	
  5854	ROXANE (en martyre):
  5855	  Je me résigne !
  5856	  (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
  5857	  à entrer, elle dit bas à Cyrano):
  5858	  Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
  5859	  Qu'il n'entre pas tant que. . .
  5860	
  5861	CYRANO:
  5862	  Compris !
  5863	  (Au capucin):
  5864	  Pour les bénir
  5865	  Il vous faut ?. . .
  5866	
  5867	LE CAPUCIN:
  5868	  Un quart d'heure.
  5869	
  5870	CYRANO (les poussant tous vers la maison):
  5871	  Allez ! moi, je demeure !
  5872	
  5873	ROXANE (à Christian):
  5874	  Viens !. . .
  5875	  (Ils entrent.)
  5876	
  5877	
  5878	
  5879	Scène XII.
  5880	
  5881	Cyrano, seul.
  5882	
  5883	
  5884	CYRANO:
  5885	  Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure.
  5886	  (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
  5887	  Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . .
  5888	  (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre):
  5889	  Ho ! c'est un homme !
  5890	  (Le trémolo devient sinistre):
  5891	  Ho ! ho !
  5892	  Cette fois, c'en est un !. . .
  5893	  (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son
  5894	  épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
  5895	  Non, ce n'est pas trop haut !. . .
  5896	  (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des
  5897	  arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
  5898	  prêt a se laisser tomber):
  5899	  Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . .
  5900	
  5901	
  5902	
  5903	Scène 3.XIII.
  5904	
  5905	Cyrano, De Guiche.
  5906	
  5907	
  5908	DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit):
  5909	  Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
  5910	
  5911	CYRANO:
  5912	  Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ?
  5913	  (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
  5914	  Cric ! Crac !
  5915	  (Solennellement):
  5916	  Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . .
  5917	
  5918	DE GUICHE (regardant la maison):
  5919	  Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
  5920	  (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche,
  5921	  qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber
  5922	  lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où
  5923	  il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière):
  5924	  Hein ? quoi ?
  5925	  (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le
  5926	  ciel; il ne comprend pas):
  5927	  D'où tombe donc cet homme ?
  5928	
  5929	CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne):
  5930	  De la lune !
  5931	
  5932	DE GUICHE:
  5933	  De la ?. . .
  5934	
  5935	CYRANO (d'une voix de rêve):
  5936	  Quelle heure est-il ?
  5937	
  5938	DE GUICHE:
  5939	  N'a-t-il plus sa raison ?
  5940	
  5941	CYRANO:
  5942	  Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
  5943	
  5944	DE GUICHE:
  5945	  Mais. . .
  5946	
  5947	CYRANO:
  5948	  Je suis étourdi !
  5949	
  5950	DE GUICHE:
  5951	  Monsieur. . .
  5952	
  5953	CYRANO:
  5954	  Comme une bombe
  5955	  Je tombe de la lune !
  5956	
  5957	DE GUICHE (impatienté):
  5958	  Ah ça ! Monsieur !
  5959	
  5960	CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
  5961	  J'en tombe !
  5962	
  5963	DE GUICHE (reculant):
  5964	  Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément !
  5965	
  5966	CYRANO (marchant sur lui):
  5967	  Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .
  5968	
  5969	DE GUICHE:
  5970	  Mais. . .
  5971	
  5972	CYRANO:
  5973	  Il y a cent ans, ou bien une minute,
  5974	  --J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !--
  5975	  J'étais dans cette boule à couleur de safran !
  5976	
  5977	DE GUICHE (haussant les épaules):
  5978	  Oui. Laissez-moi passer !
  5979	
  5980	CYRANO (s'interposant):
  5981	  Où suis-je ? soyez franc !
  5982	  Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
  5983	  Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
  5984	
  5985	DE GUICHE:
  5986	  Morbleu !. . .
  5987	
  5988	CYRANO:
  5989	  Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
  5990	  De mon point d'arrivée,--et j'ignore où je chois !
  5991	  Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
  5992	  Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?
  5993	
  5994	DE GUICHE:
  5995	  Mais je vous dis, Monsieur. . .
  5996	
  5997	CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
  5998	  Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir
  5999	  Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !
  6000	
  6001	DE GUICHE (portant la main à son visage):
  6002	  Comment ?
  6003	
  6004	CYRANO (avec une peur emphatique):
  6005	  Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .
  6006	
  6007	DE GUICHE (qui a senti son masque):
  6008	  Ce masque !. . .
  6009	
  6010	CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
  6011	  Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?
  6012	
  6013	DE GUICHE (voulant passer):
  6014	  Une dame m'attend !. . .
  6015	
  6016	CYRANO (complètement rassuré):
  6017	  Je suis donc à Paris.
  6018	
  6019	DE GUICHE (souriant malgré lui):
  6020	  Le drôle est assez drôle !
  6021	
  6022	CYRANO:
  6023	  Ah ! vous riez ?
  6024	
  6025	DE GUICHE:
  6026	  Je ris,
  6027	  Mais veux passer !
  6028	
  6029	CYRANO (rayonnant):
  6030	  C'est à Paris que je retombe !
  6031	  (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant):
  6032	  J'arrive--excusez-moi !--par la dernière trombe.
  6033	  Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
  6034	  J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
  6035	  Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
  6036	  (Cueillant quelque chose sur sa manche):
  6037	  Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .
  6038	  (Il souffle comme pour le faire envoler.)
  6039	
  6040	DE GUICHE (hors de lui):
  6041	  Monsieur !. . .
  6042	
  6043	CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer
  6044	  quelque chose et l'arrête):
  6045	  Dans mon mollet je rapporte une dent
  6046	  De la Grande Ourse,--et comme, en frôlant le Trident,
  6047	  Je voulais éviter une de ses trois lances,
  6048	  Je suis allé tomber assis dans les Balances,--
  6049	  Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
  6050	  (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du
  6051	  pourpoint):
  6052	  Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
  6053	  Il jaillirait du lait !
  6054	
  6055	DE GUICHE:
  6056	  Hein ? du lait ?. . .
  6057	
  6058	CYRANO:
  6059	  De la Voie
  6060	  Lactée !. . .
  6061	
  6062	DE GUICHE:
  6063	  Oh ! Par l'enfer !
  6064	
  6065	CYRANO:
  6066	  C'est le ciel qui m'envoie !
  6067	  (Se croisant les bras):
  6068	  Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
  6069	  Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
  6070	  (Confidentiel):
  6071	  L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
  6072	  (Riant):
  6073	  J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
  6074	  (Superbe):
  6075	  Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
  6076	  Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
  6077	  Je viens de rapporter à mes périls et risques,
  6078	  Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !
  6079	
  6080	DE GUICHE:
  6081	  A la parfin, je veux. . .
  6082	
  6083	CYRANO:
  6084	  Vous, je vous vois venir !
  6085	
  6086	DE GUICHE:
  6087	  Monsieur !
  6088	
  6089	CYRANO:
  6090	  Vous voudriez de ma bouche tenir
  6091	  Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
  6092	  Dans la rotondité de cette cucurbite ?
  6093	
  6094	DE GUICHE (criant):
  6095	  Mais non ! Je veux. . .
  6096	
  6097	CYRANO:
  6098	  Savoir comment j'y suis monté.
  6099	  Ce fut par un moyen que j'avais inventé.
  6100	
  6101	DE GUICHE (découragé):
  6102	  C'est un fou !
  6103	
  6104	CYRANO (dédaigneux):
  6105	  Je n'ai pas refait l'aigle stupide
  6106	  De Regiomontanus, ni le pigeon timide
  6107	  D'Archytas !. . .
  6108	
  6109	DE GUICHE:
  6110	  C'est un fou,--mais c'est un fou savant.
  6111	
  6112	CYRANO:
  6113	  Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
  6114	  (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane.
  6115	  Cyrano le suit, prêt a l'empoigner):
  6116	  J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !
  6117	
  6118	DE GUICHE (se retournant):
  6119	  Six ?
  6120	
  6121	CYRANO (avec volubilité):
  6122	  Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
  6123	  La caparaçonner de fioles de cristal
  6124	  Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
  6125	  Et ma personne, alors, au soleil exposée,
  6126	  L'astre l'aurait humée en humant la rosée !
  6127	
  6128	DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
  6129	  Tiens ! Oui, cela fait un !
  6130	
  6131	CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté):
  6132	  Et je pouvais encor
  6133	  Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
  6134	  En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
  6135	  Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
  6136	
  6137	DE GUICHE (fait encore un pas):
  6138	  Deux !
  6139	
  6140	CYRANO (reculant toujours):
  6141	  Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
  6142	  Sur une sauterelle aux détentes d'acier,
  6143	  Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
  6144	  Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
  6145	
  6146	DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
  6147	  Trois !
  6148	
  6149	CYRANO:
  6150	  Puisque la fumée a tendance à monter,
  6151	  En souffler dans un globe assez pour m'emporter !
  6152	
  6153	DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné):
  6154	  Quatre !
  6155	
  6156	CYRANO:
  6157	  Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,
  6158	  Aime sucer, ô bœufs, votre moëlle. . .m'en oindre !
  6159	
  6160	DE GUICHE (stupéfait):
  6161	  Cinq !
  6162	
  6163	CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près
  6164	  d'un banc):
  6165	  Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
  6166	  Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !
  6167	  Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite,
  6168	  Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite;
  6169	  On relance l'aimant bien vite, et cadédis !
  6170	  On peut monter ainsi indéfiniment.
  6171	
  6172	DE GUICHE:
  6173	  Six !
  6174	  --Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système
  6175	  Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
  6176	
  6177	CYRANO:
  6178	  Un septième !
  6179	
  6180	DE GUICHE:
  6181	  Par exemple ! Et lequel ?
  6182	
  6183	CYRANO:
  6184	  Je vous le donne en cent !. . .
  6185	
  6186	DE GUICHE:
  6187	  C'est que ce mâtin-là devient intéressant !
  6188	
  6189	CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux):
  6190	  Houüh ! houüh !
  6191	
  6192	DE GUICHE:
  6193	  Eh bien !
  6194	
  6195	CYRANO:
  6196	  Vous devinez ?
  6197	
  6198	DE GUICHE:
  6199	  Non !
  6200	
  6201	CYRANO:
  6202	  La marée !. . .
  6203	  A l'heure où l'onde par la lune est attirée,
  6204	  Je me mis sur la sable--après un bain de mer--
  6205	  Et la tête partant la première, mon cher,
  6206	  --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !--
  6207	  Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
  6208	  Je montais, je montais doucement, sans efforts,
  6209	  Quand je sentis un choc !. . .Alors. . .
  6210	
  6211	DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc):
  6212	  Alors ?
  6213	
  6214	CYRANO:
  6215	  Alors. . .
  6216	  (Reprenant sa voix naturelle):
  6217	  Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre:
  6218	  Le mariage est fait.
  6219	
  6220	DE GUICHE (se relevant d'un bond):
  6221	  Çà, voyons, je suis ivre !. . .
  6222	  Cette voix ?
  6223	  (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des
  6224	  candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé):
  6225	  Et ce nez--Cyrano ?
  6226	
  6227	CYRANO (saluant):
  6228	  Cyrano.
  6229	  --Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.
  6230	
  6231	DE GUICHE:
  6232	  Qui cela ?
  6233	  (Il se retourne.--Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
  6234	  se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
  6235	  élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit
  6236	  saut de lit):
  6237	  Ciel !
  6238	
  6239	
  6240	
  6241	Scène 3.XIV.
  6242	
  6243	Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.
  6244	
  6245	
  6246	DE GUICHE (à Roxane):
  6247	  Vous ?
  6248	  (Reconnaissant Christian avec stupeur):
  6249	  Lui ?
  6250	  (Saluant Roxane avec admiration):
  6251	  Vous êtes des plus fines !
  6252	  (A Cyrano):
  6253	  Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
  6254	  Votre récit eût fait s'arrêter au portail
  6255	  Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
  6256	  Car vraiment cela peut resservir dans un livre !
  6257	
  6258	CYRANO (s'inclinant):
  6259	  Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.
  6260	
  6261	LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction
  6262	  sa grande barbe blanche):
  6263	  Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
  6264	
  6265	DE GUICHE (le regardant d'un œil glacé):
  6266	  Oui.
  6267	  (A Roxane):
  6268	  Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
  6269	
  6270	ROXANE:
  6271	  Comment ?
  6272	
  6273	DE GUICHE (à Christian):
  6274	  Le régiment déjà se met en route.
  6275	  Joignez-le !
  6276	
  6277	ROXANE:
  6278	  Pour aller à la guerre ?
  6279	
  6280	DE GUICHE:
  6281	  Sans doute !
  6282	
  6283	ROXANE:
  6284	  Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !
  6285	
  6286	DE GUICHE:
  6287	  Ils iront.
  6288	  (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
  6289	  Voici l'ordre.
  6290	  (A Christian):
  6291	  Courez le porter, vous, baron.
  6292	
  6293	ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
  6294	  Christian !
  6295	
  6296	DE GUICHE (ricanant, à Cyrano):
  6297	  La nuit de noce est encore lointaine !
  6298	
  6299	CYRANO (à part):
  6300	  Dire qu'il croit me faire énormément de peine !
  6301	
  6302	CHRISTIAN (à Roxane):
  6303	  Oh ! tes lèvres encor !
  6304	
  6305	CYRANO:
  6306	  Allons, voyons, assez !
  6307	
  6308	CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane):
  6309	  C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .
  6310	
  6311	CYRANO (cherchant à l'entraîner):
  6312	  Je sais.
  6313	  (On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
  6314	
  6315	DE GUICHE (qui est remonté au fond):
  6316	  Le régiment qui part !
  6317	
  6318	ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner):
  6319	  Oh !. . .je vous le confie !
  6320	  Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
  6321	  En danger !
  6322	
  6323	CYRANO:
  6324	  J'essaierai. . .mais ne peux cependant
  6325	  Promettre. . .
  6326	
  6327	ROXANE (même jeu):
  6328	  Promettez qu'il sera très prudent !
  6329	
  6330	CYRANO:
  6331	  Oui, je tâcherai, mais. . .
  6332	
  6333	ROXANE (même jeu):
  6334	  Qu'à ce siège terrible
  6335	  Il n'aura jamais froid !
  6336	
  6337	CYRANO:
  6338	  Je ferai mon possible.
  6339	  Mais. . .
  6340	
  6341	ROXANE (même jeu):
  6342	  Qu'il sera fidèle !
  6343	
  6344	CYRANO:
  6345	  Eh oui ! sans doute, mais. . .
  6346	
  6347	ROXANE (même jeu):
  6348	  Qu'il m'écrira souvent !
  6349	
  6350	CYRANO (s'arrêtant):
  6351	  Ça,--je vous le promets !
  6352	
  6353	
  6354	Rideau.
  6355	
  6356	
  6357	
  6358	
  6359	Acte IV.
  6360	
  6361	Les Cadets de Gascogne.
  6362	
  6363	Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège
  6364	d'Arras.
  6365	
  6366	Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon
  6367	de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la
  6368	silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
  6369	
  6370	Tentes; armes éparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune
  6371	Orient.--Sentinelles espacées. Feux.
  6372	
  6373	Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
  6374	Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris.
  6375	Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
  6376	visage éclairé par un feu. Silence.
  6377	
  6378	
  6379	
  6380	Scène 4.I.
  6381	
  6382	Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
  6383	
  6384	
  6385	LE BRET:
  6386	  C'est affreux !
  6387	
  6388	CARBON:
  6389	  Oui. Plus rien.
  6390	
  6391	LE BRET:
  6392	  Mordious !
  6393	
  6394	CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
  6395	  Jure en sourdine !
  6396	  Tu vas les réveiller.
  6397	  (Aux cadets):
  6398	  Chut ! Dormez !
  6399	  (A Le Bret):
  6400	  Qui dort dîne !
  6401	
  6402	LE BRET:
  6403	  Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
  6404	  Quelle famine !
  6405	  (On entend au loin quelques coups de feu.)
  6406	
  6407	CARBON:
  6408	  Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .
  6409	  Ils vont me réveiller mes enfants !
  6410	  (Aux cadets qui lèvent la tête):
  6411	  Dormez !
  6412	  (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)
  6413	
  6414	UN CADET (s'agitant):
  6415	  Diantre !
  6416	  Encore ?
  6417	
  6418	CARBON:
  6419	  Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
  6420	  (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.)
  6421	
  6422	UNE SENTINELLE (au dehors):
  6423	  Ventrebieu ! qui va là ?
  6424	
  6425	LA VOIX DE CYRANO:
  6426	  Bergerac !
  6427	
  6428	LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
  6429	  Ventrebieu !
  6430	  Qui va là ?
  6431	
  6432	CYRANO (paraissant sur la crête):
  6433	  Bergerac, imbécile !
  6434	  (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):
  6435	
  6436	LE BRET:
  6437	  Ah ! grand Dieu !
  6438	
  6439	CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne):
  6440	  Chut !
  6441	
  6442	LE BRET:
  6443	  Blessé ?
  6444	
  6445	CYRANO:
  6446	  Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
  6447	  De me manquer tous les matins !
  6448	
  6449	LE BRET:
  6450	  C'est un peu rude,
  6451	  Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
  6452	  De risquer !
  6453	
  6454	CYRANO (s'arrêtant devant Christian):
  6455	  J'ai promis qu'il écrirait souvent !
  6456	  (Il le regarde):
  6457	  Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
  6458	  Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !
  6459	
  6460	LE BRET:
  6461	  Va vite
  6462	  Dormir !
  6463	
  6464	CYRANO:
  6465	  Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:
  6466	  Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
  6467	  Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
  6468	
  6469	LE BRET:
  6470	  Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
  6471	
  6472	CYRANO:
  6473	  Il faut être léger pour passer !--Mais je sais
  6474	  Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
  6475	  Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . .
  6476	
  6477	LE BRET:
  6478	  Raconte !
  6479	
  6480	CYRANO:
  6481	  Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !
  6482	
  6483	CARBON:
  6484	  Quelle honte,
  6485	  Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !
  6486	
  6487	LE BRET:
  6488	  Hélas !
  6489	  Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:
  6490	  Nous assiégeons Arras,--nous-mêmes, pris au piège,
  6491	  Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .
  6492	
  6493	CYRANO:
  6494	  Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.
  6495	
  6496	LE BRET:
  6497	  Je ne ris pas.
  6498	
  6499	CYRANO:
  6500	  Oh ! oh !
  6501	
  6502	LE BRET:
  6503	  Penser que chaque jour
  6504	  Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
  6505	  Pour porter. . .
  6506	  (Le voyant qui se dirige vers une tente):
  6507	  Où vas-tu ?
  6508	
  6509	CYRANO:
  6510	  J'en vais écrire une autre.
  6511	  (Il soulève la toile et disparaît.)
  6512	
  6513	
  6514	
  6515	Scène 4.II.
  6516	
  6517	Les mêmes, moins Cyrano.
  6518	
  6519	(Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à
  6520	l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une
  6521	batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours
  6522	battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant,
  6523	éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le
  6524	camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.)
  6525	
  6526	
  6527	CARBON (avec un soupir):
  6528	  La diane !. . .Hélas !
  6529	  (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent):
  6530	  Sommeil succulent, tu prends fin !. . .
  6531	  Je sais trop quel sera leur premier cri !
  6532	
  6533	UN CADET (se mettant sur son séant):
  6534	  J'ai faim !
  6535	
  6536	UN AUTRE:
  6537	  Je meurs !
  6538	
  6539	TOUS:
  6540	  Oh !
  6541	
  6542	CARBON:
  6543	  Levez-vous !
  6544	
  6545	TROISIÈME CADET:
  6546	  Plus un pas !
  6547	
  6548	QUATRIÈME CADET:
  6549	  Plus un geste !
  6550	
  6551	LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
  6552	  Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste !
  6553	
  6554	UN AUTRE:
  6555	  Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
  6556	
  6557	UN AUTRE:
  6558	  Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster
  6559	  De quoi m'élaborer une pinte de chyle,
  6560	  Je me retire sous ma tente--comme Achille !
  6561	
  6562	UN AUTRE:
  6563	  Oui, du pain !
  6564	
  6565	CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix):
  6566	  Cyrano !
  6567	
  6568	D'AUTRES:
  6569	  Nous mourons !
  6570	
  6571	CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente):
  6572	  Au secours !
  6573	  Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
  6574	  Viens les ragaillardir !
  6575	
  6576	DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose):
  6577	  Qu'est-ce que tu grignotes !
  6578	
  6579	LE PREMIER:
  6580	  De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
  6581	  On fait frire en la graisse à graisser les moyeux,
  6582	  Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !
  6583	
  6584	UN AUTRE (entrant):
  6585	  Moi, je viens de chasser !
  6586	
  6587	UN AUTRE (même jeu):
  6588	  J'ai pêché, dans la Scarpe !
  6589	
  6590	TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
  6591	  Quoi !--Que rapportez-vous ?--Un faisan ?--Une carpe ?--
  6592	  Vite, vite, montrez !
  6593	
  6594	LE PÊCHEUR:
  6595	  Un goujon !
  6596	
  6597	LE CHASSEUR:
  6598	  Un moineau !
  6599	
  6600	TOUS (exaspérés):
  6601	  Assez !--Révoltons-nous !
  6602	
  6603	CARBON:
  6604	  Au secours, Cyrano !
  6605	  (Il fait maintenant tout à fait jour.)
  6606	
  6607	
  6608	
  6609	Scène 4.III.
  6610	
  6611	Les mêmes, Cyrano.
  6612	
  6613	
  6614	CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre
  6615	  à la main):
  6616	  Hein ?
  6617	  (Silence. Au premier cadet):
  6618	  Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
  6619	
  6620	LE CADET:
  6621	  J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . .
  6622	
  6623	CYRANO:
  6624	  Et quoi donc ?
  6625	
  6626	LE CADET:
  6627	  L'estomac !
  6628	
  6629	CYRANO:
  6630	  Moi de même, pardi !
  6631	
  6632	LE CADET:
  6633	  Cela doit te gêner ?
  6634	
  6635	CYRANO:
  6636	  Non, cela me grandit.
  6637	
  6638	DEUXIÈME CADET:
  6639	  J'ai les dents longues !
  6640	
  6641	CYRANO:
  6642	  Tu n'en mordras que plus large.
  6643	
  6644	UN TROISIÈME:
  6645	  Mon ventre sonne creux !
  6646	
  6647	CYRANO:
  6648	  Nous y battrons la charge.
  6649	
  6650	UN AUTRE:
  6651	  Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.
  6652	
  6653	CYRANO:
  6654	  Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens !
  6655	
  6656	UN AUTRE:
  6657	  Oh ! manger quelque chose,--à l'huile !
  6658	
  6659	CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main):
  6660	  Ta salade.
  6661	
  6662	UN AUTRE:
  6663	  Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?
  6664	
  6665	CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main):
  6666	  L'Iliade.
  6667	
  6668	UN AUTRE:
  6669	  Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
  6670	
  6671	CYRANO:
  6672	  Il devrait t'envoyer du perdreau ?
  6673	
  6674	LE MÊME:
  6675	  Pourquoi pas ?
  6676	  Et du vin !
  6677	
  6678	CYRANO:
  6679	  Richelieu, du Bourgogne, if you please ?
  6680	
  6681	LE MÊME:
  6682	  Par quelque capucin !
  6683	
  6684	CYRANO:
  6685	  L'éminence qui grise ?
  6686	
  6687	UN AUTRE:
  6688	  J'ai des faims d'ogre !
  6689	
  6690	CYRANO:
  6691	  Eh ! bien !. . .tu croques le marmot !
  6692	
  6693	LE PREMIER CADET (haussant les épaules):
  6694	  Toujours le mot, la pointe !
  6695	
  6696	CYRANO:
  6697	  Oui, la pointe, le mot !
  6698	  Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
  6699	  En faisant un bon mot, pour une belle cause !
  6700	  --Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
  6701	  Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
  6702	  Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,
  6703	  Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres !
  6704	
  6705	CRIS DE TOUS:
  6706	  J'ai faim !
  6707	
  6708	CYRANO (se croisant les bras):
  6709	  Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . .
  6710	  --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
  6711	  Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,
  6712	  Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres
  6713	  Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
  6714	  Dont chaque note est comme une petite sœur,
  6715	  Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
  6716	  Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
  6717	  Que le hameau natal exhale de ses toits,
  6718	  Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . .
  6719	  (Le vieux s'assied et prépare son fifre):
  6720	  Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,
  6721	  Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
  6722	  Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
  6723	  Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau;
  6724	  Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse
  6725	  L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . .
  6726	  (Le vieux commence à jouer des airs languedociens):
  6727	  Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
  6728	  Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !
  6729	  Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
  6730	  C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . .
  6731	  Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt,
  6732	  Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
  6733	  C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
  6734	  Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne !
  6735	  (Toutes les têtes se sont inclinées;--tous les yeux rêvent;--et des
  6736	  larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de
  6737	  manteau.)
  6738	
  6739	CARBON (à Cyrano, bas):
  6740	  Mais tu les fais pleurer !
  6741	
  6742	CYRANO:
  6743	  De nostalgie !. . .Un mal
  6744	  Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral !
  6745	  J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,
  6746	  Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
  6747	
  6748	CARBON:
  6749	  Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
  6750	
  6751	CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
  6752	  Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang
  6753	  Sont vite réveillés ! Il suffit. . .
  6754	  (Il fait un geste. Le tambour roule.)
  6755	
  6756	TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes):
  6757	  Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ?
  6758	
  6759	CYRANO (souriant):
  6760	  Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse !
  6761	  Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . .
  6762	  Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !
  6763	
  6764	UN CADET (qui regarde au fond):
  6765	  Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche.
  6766	
  6767	TOUS LES CADETS (murmurant):
  6768	  Hou. . .
  6769	
  6770	CYRANO (souriant):
  6771	  Murmure
  6772	  Flatteur !
  6773	
  6774	UN CADET:
  6775	  Il nous ennuie !
  6776	
  6777	UN AUTRE:
  6778	  Avec, sur son armure,
  6779	  Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
  6780	
  6781	UN AUTRE:
  6782	  Comme si l'on portait du linge sur du fer !
  6783	
  6784	LE PREMIER:
  6785	  C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !
  6786	
  6787	LE DEUXIÈME:
  6788	  Encore un courtisan !
  6789	
  6790	UN AUTRE:
  6791	  Le neveu de son oncle !
  6792	
  6793	CARBON:
  6794	  C'est un Gascon pourtant !
  6795	
  6796	LE PREMIER:
  6797	  Un faux !. . .Méfiez-vous !
  6798	  Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous:
  6799	  Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.
  6800	
  6801	LE BRET:
  6802	  Il est pâle !
  6803	
  6804	UN AUTRE:
  6805	  Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable !
  6806	  Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
  6807	  Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !
  6808	
  6809	CYRANO (vivement):
  6810	  N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
  6811	  Vos pipes et vos dés. . .
  6812	  (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des
  6813	  escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues
  6814	  pipes de pétun):
  6815	  Et moi, je lis Descartes.
  6816	  (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a
  6817	  tiré de sa poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air
  6818	  absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)
  6819	
  6820	
  6821	
  6822	Scène 4.IV.
  6823	
  6824	Les mêmes, de Guiche.
  6825	
  6826	
  6827	DE GUICHE (à Carbon):
  6828	  Ah !--Bonjour !
  6829	  (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
  6830	  Il est vert.
  6831	
  6832	CARBON (de même):
  6833	  Il n'a plus que les yeux.
  6834	
  6835	DE GUICHE (regardant les cadets):
  6836	  Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,
  6837	  Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
  6838	  Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
  6839	  Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
  6840	  N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,
  6841	  M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gêne
  6842	  De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,--
  6843	  Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
  6844	  Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
  6845	  (Silence. On joue. On fume):
  6846	  Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
  6847	  Non.
  6848	
  6849	CARBON:
  6850	  D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .
  6851	
  6852	DE GUICHE:
  6853	  Ah ?
  6854	
  6855	CARBON:
  6856	  J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
  6857	  Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.
  6858	
  6859	DE GUICHE:
  6860	  Ah ?. . .Ma foi !
  6861	  Cela suffit.
  6862	  (S'adressant aux cadets):
  6863	  Je peux mépriser vos bravades.
  6864	  On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;
  6865	  Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
  6866	  J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;
  6867	  Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
  6868	  J'ai chargé par trois fois !
  6869	
  6870	CYRANO (sans lever le nez de son livre):
  6871	  Et votre écharpe blanche ?
  6872	
  6873	DE GUICHE (surpris et satisfait):
  6874	  Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,
  6875	  Durant que je faisais ma caracole afin
  6876	  De rassembler mes gens la troisième charge,
  6877	  Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
  6878	  Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît
  6879	  Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
  6880	  De dénouer et de laisser couler à terre
  6881	  L'écharpe qui disait mon grade militaire;
  6882	  En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
  6883	  Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
  6884	  Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
  6885	  --Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
  6886	  (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les
  6887	  cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les
  6888	  joues: attente.)
  6889	
  6890	CYRANO:
  6891	  Qu'Henri quatre
  6892	  N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
  6893	  A se diminuer de son panache blanc.
  6894	  (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée
  6895	  s'échappe.)
  6896	
  6897	DE GUICHE:
  6898	  L'adresse a réussi, cependant !
  6899	  (Même attente suspendant les jeux et les pipes.)
  6900	
  6901	CYRANO:
  6902	  C'est possible.
  6903	  Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
  6904	  (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une
  6905	  satisfaction croissante):
  6906	  Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
  6907	  --Nos courages, monsieur, diffèrent en cela--
  6908	  Je l'aurais ramassée et me la serais mise.
  6909	
  6910	DE GUICHE:
  6911	  Oui, vantardise, encor, de gascon !
  6912	
  6913	CYRANO:
  6914	  Vantardise ?. . .
  6915	  Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
  6916	  A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.
  6917	
  6918	DE GUICHE:
  6919	  Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
  6920	  Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
  6921	  En un lieu que depuis la mitraille cribla,--
  6922	  Où nul ne peut aller la chercher !
  6923	
  6924	CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant):
  6925	  La voilà.
  6926	  (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les
  6927	  cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils
  6928	  reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec
  6929	  indifférence l'air montagnard joué par le fifre.)
  6930	
  6931	DE GUICHE (prenant l'écharpe):
  6932	  Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
  6933	  Pouvoir faire un signal,--que j'hésitais à faire.
  6934	  (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.)
  6935	
  6936	TOUS:
  6937	  Hein !
  6938	
  6939	LA SENTINELLE (en haut du talus):
  6940	  Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .
  6941	
  6942	DE GUICHE (redescendant):
  6943	  C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
  6944	  De grands services. Les renseignements qu'il porte
  6945	  Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
  6946	  Que l'on peut influer sur leurs décisions.
  6947	
  6948	CYRANO:
  6949	  C'est un gredin !
  6950	
  6951	DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe):
  6952	  C'est très commode. Nous disions ?. . .
  6953	  --Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
  6954	  Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
  6955	  Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
  6956	  Les vivandiers du Roi sont là; par les labours
  6957	  Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
  6958	  Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
  6959	  Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
  6960	  La moitié de l'armée est absente du camp !
  6961	
  6962	CARBON:
  6963	  Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
  6964	  Mais ils ne savent pas ce départ ?
  6965	
  6966	DE GUICHE:
  6967	  Ils le savent.
  6968	  Ils vont nous attaquer.
  6969	
  6970	CARBON:
  6971	  Ah !
  6972	
  6973	DE GUICHE:
  6974	  Mon faux espion
  6975	  M'est venu prévenir de leur agression.
  6976	  Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;
  6977	  Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
  6978	  Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
  6979	  Et l'effort portera sur lui."--J'ai répondu:
  6980	  "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
  6981	  Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."
  6982	
  6983	CARBON (aux cadets):
  6984	  Messieurs, préparez-vous !
  6985	  (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.)
  6986	
  6987	DE GUICHE:
  6988	  C'est dans une heure.
  6989	
  6990	PREMIER CADET:
  6991	  Ah !. . .bien !. . .
  6992	  (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
  6993	
  6994	DE GUICHE (à Carbon):
  6995	  Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
  6996	
  6997	CARBON:
  6998	  Et pour gagner du temps ?
  6999	
  7000	DE GUICHE:
  7001	  Vous aurez l'obligeance
  7002	  De vous faire tuer.
  7003	
  7004	CYRANO:
  7005	  Ah ! voilà la vengeance ?
  7006	
  7007	DE GUICHE:
  7008	  Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
  7009	  Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
  7010	  Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
  7011	  C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
  7012	
  7013	CYRANO (saluant):
  7014	  Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
  7015	
  7016	DE GUICHE (saluant):
  7017	  Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
  7018	  Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
  7019	  (Il remonte, avec Carbon.)
  7020	
  7021	CYRANO (aux cadets):
  7022	  Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
  7023	  Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
  7024	  Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
  7025	  (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne
  7026	  des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est
  7027	  resté immobile, les bras croisés.)
  7028	
  7029	CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule):
  7030	  Christian ?
  7031	
  7032	CHRISTIAN (secouant la tête):
  7033	  Roxane !
  7034	
  7035	CYRANO:
  7036	  Hélas !
  7037	
  7038	CHRISTIAN:
  7039	  Au moins, je voudrais mettre
  7040	  Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . .
  7041	
  7042	CYRANO:
  7043	  Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
  7044	  (Il tire un billet de son pourpoint):
  7045	  Et j'ai fait tes adieux.
  7046	
  7047	CHRISTIAN:
  7048	  Montre !. . .
  7049	
  7050	CYRANO:
  7051	  Tu veux ?. . .
  7052	
  7053	CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
  7054	  Mais oui !
  7055	  (Il l'ouvre, lit et s'arrête):
  7056	  Tiens !
  7057	
  7058	CYRANO:
  7059	  Quoi ?
  7060	
  7061	CHRISTIAN:
  7062	  Ce petit rond ?. . .
  7063	
  7064	CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf):
  7065	  Un rond ?. . .
  7066	
  7067	CHRISTIAN:
  7068	  C'est une larme !
  7069	
  7070	CYRANO:
  7071	  Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .
  7072	  Tu comprends. . .ce billet,--c'était très émouvant:
  7073	  Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.
  7074	
  7075	CHRISTIAN:
  7076	  Pleurer ?. . .
  7077	
  7078	CYRANO:
  7079	  Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
  7080	  Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !
  7081	  Car enfin je ne la. . .
  7082	  (Christian le regarde):
  7083	  nous ne la. . .
  7084	  (Vivement):
  7085	  tu ne la. . .
  7086	
  7087	CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
  7088	  Donne-moi ce billet !
  7089	  (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
  7090	
  7091	LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
  7092	  Ventrebieu, qui va là ?
  7093	  (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
  7094	
  7095	CARBON:
  7096	  Qu'est-ce ?. . .
  7097	
  7098	LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
  7099	  Un carrosse !
  7100	  (On se précipite pour voir.)
  7101	
  7102	CRIS:
  7103	  Quoi ! Dans le camp ?--Il y entre !
  7104	  --Il a l'air de venir de chez l'ennemi !--Diantre !
  7105	  Tirez !--Non ! Le cocher a crié !--Crié quoi ?--
  7106	  Il a crié: Service du Roi !
  7107	  (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
  7108	  rapprochent.)
  7109	
  7110	DE GUICHE:
  7111	  Hein ? Du Roi !. . .
  7112	  (On redescend, on s'aligne.)
  7113	
  7114	CARBON:
  7115	  Chapeau bas, tous !
  7116	
  7117	DE GUICHE (à la cantonade):
  7118	  Du Roi !--Rangez-vous, vile tourbe,
  7119	  Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
  7120	  (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de
  7121	  poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête
  7122	  net.)
  7123	
  7124	CARBON (criant):
  7125	  Battez aux champs !
  7126	  (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)
  7127	
  7128	DE GUICHE:
  7129	  Baissez le marchepied !
  7130	  (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.)
  7131	
  7132	ROXANE (sautant du carrosse):
  7133	  Bonjour !
  7134	  (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde
  7135	  profondément incliné.--Stupeur.)
  7136	
  7137	
  7138	
  7139	Scène 4.V.
  7140	
  7141	Les mêmes, Roxane.
  7142	
  7143	
  7144	DE GUICHE:
  7145	  Service du Roi ! Vous ?
  7146	
  7147	ROXANE:
  7148	  Mais du seul roi, l'Amour !
  7149	
  7150	CYRANO:
  7151	  Ah ! grand Dieu !
  7152	
  7153	CHRISTIAN (s'élancant):
  7154	  Vous ! Pourquoi ?
  7155	
  7156	ROXANE:
  7157	  C'était trop long, ce siège !
  7158	
  7159	CHRISTIAN:
  7160	  Pourquoi ?. . .
  7161	
  7162	ROXANE:
  7163	  Je te dirai !
  7164	
  7165	CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser
  7166	  tourner les yeux vers elle):
  7167	  Dieu ! La regarderai-je ?
  7168	
  7169	DE GUICHE:
  7170	  Vous ne pouvez rester ici !
  7171	
  7172	ROXANE (gaiement):
  7173	  Mais si ! mais si !
  7174	  Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .
  7175	  (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
  7176	  Là, merci !
  7177	  (Elle rit):
  7178	  On a tiré sur mon carrosse !
  7179	  (Fièrement):
  7180	  Une patrouille !
  7181	  --Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
  7182	  N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
  7183	  Avec des rats.
  7184	  (Envoyant des lèvres un baiser à Christian):
  7185	  Bonjour !
  7186	  (Les regardant tous):
  7187	  Vous n'avez pas l'air gais !
  7188	  --Savez-vous que c'est loin, Arras ?
  7189	  (Apercevant Cyrano):
  7190	  Cousin, charmée !
  7191	
  7192	CYRANO (a'avançant):
  7193	  Ah çà ! comment ?. . .
  7194	
  7195	ROXANE:
  7196	  Comment j'ai retrouvé l'armée ?
  7197	  Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
  7198	  Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
  7199	  Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
  7200	  Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
  7201	  De votre Roi, le mien vaut mieux !
  7202	
  7203	CYRANO:
  7204	  Voyons, c'est fou !
  7205	  Par où diable avez-vous bien pu passer ?
  7206	
  7207	ROXANE:
  7208	  Par où ?
  7209	  Par chez les Espagnols.
  7210	
  7211	PREMIER CADET:
  7212	  Ah ! qu'elles sont malignes !
  7213	
  7214	DE GUICHE:
  7215	  Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
  7216	
  7217	LE BRET:
  7218	  Cela dut être très difficile !. . .
  7219	
  7220	ROXANE:
  7221	  Pas trop.
  7222	  J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
  7223	  Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
  7224	  Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
  7225	  Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
  7226	  Les plus galantes gens du monde,--je passais !
  7227	
  7228	CARBON:
  7229	  Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !
  7230	  Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
  7231	  Où vous alliez ainsi, madame ?
  7232	
  7233	ROXANE:
  7234	  Fréquemment.
  7235	  Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."
  7236	  --Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
  7237	  Refermait gravement la porte du carrosse,
  7238	  D'un geste de la main à faire envie au Roi
  7239	  Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
  7240	  Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
  7241	  L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
  7242	  Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
  7243	  S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"
  7244	
  7245	CHRISTIAN:
  7246	  Mais, Roxane. . .
  7247	
  7248	ROXANE:
  7249	  J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !
  7250	  Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
  7251	  Ne m'eût laissé passer !
  7252	
  7253	CHRISTIAN:
  7254	  Mais. . .
  7255	
  7256	ROXANE:
  7257	  Qu'avez-vous ?
  7258	
  7259	DE GUICHE:
  7260	  Il faut
  7261	  Vous en aller d'ici !
  7262	
  7263	ROXANE:
  7264	  Moi ?
  7265	
  7266	CYRANO:
  7267	  Bien vite !
  7268	
  7269	LE BRET:
  7270	  Au plus tôt !
  7271	
  7272	CHRISTIAN:
  7273	  Oui !
  7274	
  7275	ROXANE:
  7276	  Mais comment ?
  7277	
  7278	CHRISTIAN (embarrassé):
  7279	  C'est que. . .
  7280	
  7281	CYRANO (de même):
  7282	  Dans trois quarts d'heure. . .
  7283	
  7284	DE GUICHE (de même):
  7285	  . . .ou quatre. . .
  7286	
  7287	CARBON (de même):
  7288	  Il vaut mieux. . .
  7289	
  7290	LE BRET (de même):
  7291	  Vous pourriez. . .
  7292	
  7293	ROXANE:
  7294	  Je reste. On va se battre.
  7295	
  7296	TOUS:
  7297	  Oh ! non !
  7298	
  7299	ROXANE:
  7300	  C'est mon mari !
  7301	  (Elle se jette dans les bras de Christian):
  7302	  Qu'on me tue avec toi !
  7303	
  7304	CHRISTIAN:
  7305	  Mais quels yeux vous avez !
  7306	
  7307	ROXANE:
  7308	  Je te dirai pourquoi !
  7309	
  7310	DE GUICHE (désespéré):
  7311	  C'est un poste terrible !
  7312	
  7313	ROXANE (se retournant):
  7314	  Hein ! terrible ?
  7315	
  7316	CYRANO:
  7317	  Et la preuve
  7318	  C'est qu'il nous l'a donné !
  7319	
  7320	ROXANE (à De Guiche):
  7321	  Ah ! vous me vouliez veuve ?
  7322	
  7323	DE GUICHE:
  7324	  Oh ! je vous jure !. . .
  7325	
  7326	ROXANE:
  7327	  Non ! Je suis folle à présent !
  7328	  Et je ne m'en vais plus !--D'ailleurs, c'est amusant.
  7329	
  7330	CYRANO:
  7331	  Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
  7332	
  7333	ROXANE:
  7334	  Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
  7335	
  7336	UN CADET:
  7337	  Nous vous défendrons bien !
  7338	
  7339	ROXANE (enfiévrée de plus en plus):
  7340	  Je le crois, mes amis !
  7341	
  7342	UN AUTRE (avec enivrement):
  7343	  Tout le camp sent l'iris !
  7344	
  7345	ROXANE:
  7346	  Et j'ai justement mis
  7347	  Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .
  7348	  (Regardant de Guiche):
  7349	  Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:
  7350	  On pourrait commencer.
  7351	
  7352	DE GUICHE:
  7353	  Ah ! c'en est trop ! Je vais
  7354	  Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
  7355	  Le temps encor: changez d'avis !
  7356	
  7357	ROXANE:
  7358	  Jamais !
  7359	  (De Guiche sort.)
  7360	
  7361	
  7362	
  7363	Scène 4.VI.
  7364	
  7365	Les mêmes, moins De Guiche.
  7366	
  7367	
  7368	CHRISTIAN (suppliant):
  7369	  Roxane !. . .
  7370	
  7371	ROXANE:
  7372	  Non !
  7373	
  7374	PREMIER CADET (aux autres):
  7375	  Elle reste !
  7376	
  7377	TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant):
  7378	  Un peigne !--Un savon !--Ma basane
  7379	  Est trouée: une aiguille !--Un ruban !--Ton miroir !--
  7380	  Mes manchettes !--Ton fer à moustache !--Un rasoir !. . .
  7381	
  7382	ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore):
  7383	  Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
  7384	
  7385	CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé
  7386	  son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers
  7387	  Roxane, et cérémonieusement):
  7388	  Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
  7389	  Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
  7390	  Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
  7391	  (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
  7392	  présente):
  7393	  Baron de Peyrescous de Colignac !
  7394	
  7395	LE CADET (saluant):
  7396	  Madame. . .
  7397	
  7398	CARBON (continuant):
  7399	  Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame
  7400	  De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.--
  7401	  Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot
  7402	  De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .
  7403	
  7404	ROXANE:
  7405	  Mais combien avez-vous de noms, chacun ?
  7406	
  7407	LE BARON HILLOT:
  7408	  Des foules !
  7409	
  7410	CARBON (à Roxane):
  7411	  Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
  7412	
  7413	ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
  7414	  Pourquoi ?
  7415	  (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)
  7416	
  7417	CARBON (le ramassant vivement):
  7418	  Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,
  7419	  C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
  7420	
  7421	ROXANE (souriant):
  7422	  Il est un peu petit.
  7423	
  7424	CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine):
  7425	  Mais il est en dentelle !
  7426	
  7427	UN CADET (aux autres):
  7428	  Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
  7429	  Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .
  7430	
  7431	CARBON (qui l'a entendu, indigné):
  7432	  Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .
  7433	
  7434	ROXANE:
  7435	  Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:
  7436	  Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà !
  7437	  --Voulez-vous m'apporter tout cela !
  7438	  (Consternation.)
  7439	
  7440	UN CADET:
  7441	  Tout cela !
  7442	
  7443	UN AUTRE:
  7444	  Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
  7445	
  7446	ROXANE (tranquillement):
  7447	  Dans mon carrosse.
  7448	
  7449	TOUS:
  7450	  Hein ?
  7451	
  7452	ROXANE:
  7453	  Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
  7454	  Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
  7455	  Et vous reconnaîtrez un homme précieux:
  7456	  Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !
  7457	
  7458	LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
  7459	  C'est Ragueneau !
  7460	  (Acclamations):
  7461	  Oh ! Oh !
  7462	
  7463	ROXANE (les suivant des yeux):
  7464	  Pauvre gens !
  7465	
  7466	CYRANO (lui baisant la main):
  7467	  Bonne fée !
  7468	
  7469	RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique):
  7470	  Messieurs !. . .
  7471	  (Enthousiasme.)
  7472	
  7473	LES CADETS:
  7474	  Bravo ! Bravo !
  7475	
  7476	RAGUENEAU:
  7477	  Les Espagnols n'ont pas,
  7478	  Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
  7479	  (Applaudissements.)
  7480	
  7481	CYRANO (bas à Christian):
  7482	  Hum ! hum ! Christian !
  7483	
  7484	RAGUENEAU:
  7485	  Distraits par la galanterie
  7486	  Ils n'ont pas vu. . .
  7487	  (Il tire de son siège un plat qu'il élève):
  7488	  la galantine !. . .
  7489	  (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
  7490	
  7491	CYRANO (bas à Christian):
  7492	  Je t'en prie,
  7493	  Un seul mot !. . .
  7494	
  7495	RAGUENEAU:
  7496	  Et Vénus sut occuper leur œil
  7497	  Pour que Diane en secret, pût passer. . .
  7498	  (Il brandit un gigot):
  7499	  son chevreuil !
  7500	  (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
  7501	
  7502	CYRANO (bas à Christian):
  7503	  Je voudrais te parler !
  7504	
  7505	ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles):
  7506	  Posez cela par terre !
  7507	  (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais
  7508	  imperturbables qui étaient derrière le carrosse):
  7509	
  7510	ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part):
  7511	  Vous, rendez-vous utile ?
  7512	  (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)
  7513	
  7514	RAGUENEAU:
  7515	  Un paon truffé !
  7516	
  7517	PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de
  7518	  jambon):
  7519	  Tonnerre !
  7520	  Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
  7521	  Sans faire un gueuleton. . .
  7522	  (Se reprenant vivement en voyant Roxane):
  7523	  pardon ! un balthazar !
  7524	
  7525	RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse):
  7526	  Les coussins sont remplis d'ortolans !
  7527	  (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)
  7528	
  7529	TROISIÈME CADET:
  7530	  Ah ! Viédaze !
  7531	
  7532	RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge):
  7533	  Des flacons de rubis !--
  7534	  (De vin blanc):
  7535	  Des flacons de topaze !
  7536	
  7537	ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano):
  7538	  Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !
  7539	
  7540	RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée):
  7541	  Chaque lanterne est un petit garde-manger !
  7542	
  7543	CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
  7544	  Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
  7545	
  7546	RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
  7547	  Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !
  7548	
  7549	ROXANE (versant du vin, servant):
  7550	  Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
  7551	  Du reste de l'armée !--Oui ! tout pour les Gascons !
  7552	  Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
  7553	  (Allant de l'un à l'autre):
  7554	  Là, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite !--
  7555	  Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous ?
  7556	
  7557	PREMIER CADET:
  7558	  C'est trop bon !. . .
  7559	
  7560	ROXANE:
  7561	  Chut !--Rouge ou blanc ?--Du pain pour monsieur de Carbon !
  7562	  --Un couteau !--Votre assiette !--Un peu de croûte ?--Encore ?
  7563	  Je vous sers !--Du bourgogne ?--Une aile ?
  7564	
  7565	CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir):
  7566	  Je l'adore !
  7567	
  7568	ROXANE (allant vers Christian):
  7569	  Vous ?
  7570	
  7571	CHRISTIAN:
  7572	  Rien.
  7573	
  7574	ROXANE:
  7575	  Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !
  7576	
  7577	CHRISTIAN (essayant de la retenir):
  7578	  Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
  7579	
  7580	ROXANE:
  7581	  Je me dois
  7582	  A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .
  7583	
  7584	LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un
  7585	  pain à la sentinelle du talus):
  7586	  De Guiche !
  7587	
  7588	CYRANO:
  7589	  Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
  7590	  Hop !--N'ayons l'air de rien !. . .
  7591	  (A Ragueneau):
  7592	  Toi, remonte d'un bond
  7593	  Sur ton siège !--Tout est caché ?. . .
  7594	  (En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous
  7595	  les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre
  7596	  vivement--et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)
  7597	
  7598	
  7599	
  7600	Scène 4.VII.
  7601	
  7602	Les mêmes, De Guiche.
  7603	
  7604	
  7605	DE GUICHE:
  7606	  Cela sent bon.
  7607	
  7608	UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
  7609	  To lo lo !. . .
  7610	
  7611	DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
  7612	  Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !
  7613	
  7614	LE CADET:
  7615	  Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !
  7616	
  7617	UN AUTRE:
  7618	  Poum. . .poum. . .poum. . .
  7619	
  7620	DE GUICHE (se retournant):
  7621	  Qu'est cela ?
  7622	
  7623	LE CADET (légèrement gris):
  7624	  Rien ! C'est une chanson !
  7625	  Une petite. . .
  7626	
  7627	DE GUICHE:
  7628	  Vous êtes gai, mon garçon !
  7629	
  7630	LE CADET:
  7631	  L'approche du danger !
  7632	
  7633	DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
  7634	  Capitaine ! je. . .
  7635	  (Il s'arrête en le voyant):
  7636	  Peste !
  7637	  Vous avez bonne mine aussi !
  7638	
  7639	CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an
  7640	  geste évasif):
  7641	  Oh !. . .
  7642	
  7643	DE GUICHE:
  7644	  Il me reste
  7645	  Un canon que j'ai fait porter. . .
  7646	  (Il montre un endroit dans la coulisse):
  7647	  là, dans ce coin,
  7648	  Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
  7649	
  7650	UN CADET (se dandinant):
  7651	  Charmante attention !
  7652	
  7653	UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
  7654	  Douce sollicitude !
  7655	
  7656	DE GUICHE:
  7657	  Ah ça ! mais ils sont fous !--
  7658	  (Sèchement):
  7659	  N'ayant pas l'habitude
  7660	  Du canon, prenez garde au recul.
  7661	
  7662	LE PREMIER CADET:
  7663	  Ah ! pfftt !
  7664	
  7665	DE GUICHE (allant à lui, furieux):
  7666	  Mais !. . .
  7667	
  7668	LE CADET:
  7669	  Le canon des Gascons ne recule jamais !
  7670	
  7671	DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
  7672	  Vous êtes gris !. . .De quoi ?
  7673	
  7674	LE CADET (superbe):
  7675	  De l'odeur de la poudre !
  7676	
  7677	DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
  7678	  Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
  7679	
  7680	ROXANE:
  7681	  Je reste !
  7682	
  7683	DE GUICHE:
  7684	  Fuyez !
  7685	
  7686	ROXANE:
  7687	  Non !
  7688	
  7689	DE GUICHE:
  7690	  Puisqu'il en est ainsi,
  7691	  Qu'on me donne un mousquet !
  7692	
  7693	CARBON:
  7694	  Comment ?
  7695	
  7696	DE GUICHE:
  7697	  Je reste aussi.
  7698	
  7699	CYRANO:
  7700	  Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
  7701	
  7702	PREMIER CADET:
  7703	  Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
  7704	
  7705	ROXANE:
  7706	  Quoi !. . .
  7707	
  7708	DE GUICHE:
  7709	  Je ne quitte pas une femme en danger.
  7710	
  7711	DEUXIÈME CADET (au premier):
  7712	  Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
  7713	  (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
  7714	
  7715	DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
  7716	  Des vivres !
  7717	
  7718	UN TROISIÈME CADET:
  7719	  Il en sort de sous toutes les vestes !
  7720	
  7721	DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
  7722	  Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?
  7723	
  7724	CYRANO (saluant):
  7725	  Vous faites des progrès !
  7726	
  7727	DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère
  7728	  pointe d'accent):
  7729	  Je vais me battre à jeun !
  7730	
  7731	PREMIER CADET (exultant de joie):
  7732	  A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !
  7733	
  7734	DE GUICHE (riant):
  7735	  Moi ?
  7736	
  7737	LE CADET:
  7738	  C'en est un !
  7739	  (Ils se mettent tous à danser.)
  7740	
  7741	CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le
  7742	  talus, reparaissant sur la crête):
  7743	  J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
  7744	  (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)
  7745	
  7746	DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
  7747	  Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
  7748	  (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre
  7749	  et les suit.)
  7750	
  7751	CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
  7752	  Parle vite !
  7753	  (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent,
  7754	  abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)
  7755	
  7756	LES PIQUIERS (au dehors):
  7757	  Vivat !
  7758	
  7759	CHRISTIAN:
  7760	  Quel était ce secret ?. . .
  7761	
  7762	CYRANO:
  7763	  Dans le cas où Roxane. . .
  7764	
  7765	CHRISTIAN:
  7766	  Eh bien ?. . .
  7767	
  7768	CYRANO:
  7769	  Te parlerait
  7770	  Des lettres ?. . .
  7771	
  7772	CHRISTIAN:
  7773	  Oui, je sais !. . .
  7774	
  7775	CYRANO:
  7776	  Ne fais pas la sottise
  7777	  De t'étonner. . .
  7778	
  7779	CHRISTIAN:
  7780	  De quoi ?
  7781	
  7782	CYRANO:
  7783	  Il faut que je te dise !. . .
  7784	  Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
  7785	  En la voyant. Tu lui. . .
  7786	
  7787	CHRISTIAN:
  7788	  Parle vite !
  7789	
  7790	CYRANO:
  7791	  Tu lui. . .
  7792	  As écrit plus souvent que tu ne crois.
  7793	
  7794	CHRISTIAN:
  7795	  Hein ?
  7796	
  7797	CYRANO:
  7798	  Dame !
  7799	  Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
  7800	  J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !
  7801	
  7802	CHRISTIAN:
  7803	  Ah ?
  7804	
  7805	CYRANO:
  7806	  C'est tout simple !
  7807	
  7808	CHRISTIAN:
  7809	  Mais comment t'y es-tu pris,
  7810	  Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .
  7811	
  7812	CYRANO:
  7813	  Oh !. . .avant l'aurore
  7814	  Je pouvais traverser. . .
  7815	
  7816	CHRISTIAN (se croisant les bras):
  7817	  Ah ! c'est tout simple encore ?
  7818	  Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?--Trois ?--
  7819	  Quatre ?--
  7820	
  7821	CYRANO:
  7822	  Plus.
  7823	
  7824	CHRISTIAN:
  7825	  Tous les jours ?
  7826	
  7827	CYRANO:
  7828	  Oui, tous les jours.--Deux fois.
  7829	
  7830	CHRISTIAN (violemment):
  7831	  Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
  7832	  Que tu bravais la mort. . .
  7833	
  7834	CYRANO (voyant Roxane qui revient):
  7835	  Tais-toi ! Pas devant elle !
  7836	  (Il rentre vivement dans sa tente.)
  7837	
  7838	
  7839	
  7840	Scène 4.VIII.
  7841	
  7842	Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De
  7843	Guiche donnent des ordres.
  7844	
  7845	
  7846	ROXANE (courant à Christian):
  7847	  Et maintenant, Christian !. . .
  7848	
  7849	CHRISTIAN (lui prenant les mains):
  7850	  Et maintenant, dis-moi
  7851	  Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
  7852	  A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
  7853	  Tu m'a rejoint ici ?
  7854	
  7855	ROXANE:
  7856	  C'est à cause des lettres !
  7857	
  7858	CHRISTIAN:
  7859	  Tu dis ?
  7860	
  7861	ROXANE:
  7862	  Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
  7863	  Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
  7864	  Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
  7865	  Et plus belles toujours !
  7866	
  7867	CHRISTIAN:
  7868	  Quoi ! pour quelques petites
  7869	  Lettres d'amour. . .
  7870	
  7871	ROXANE:
  7872	  Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !
  7873	  Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
  7874	  D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
  7875	  Ton âme commença de se faire connaître. . .
  7876	  Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
  7877	  Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
  7878	  De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
  7879	  Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
  7880	  Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
  7881	  Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
  7882	  Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
  7883	  Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .
  7884	
  7885	CHRISTIAN:
  7886	  Mais. . .
  7887	
  7888	ROXANE:
  7889	  Je lisais, je relisais, je défaillais,
  7890	  J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
  7891	  Était comme un pétale envolé de ton âme.
  7892	  On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
  7893	  L'amour puissant, sincère. . .
  7894	
  7895	CHRISTIAN:
  7896	  Ah ! sincère et puissant ?
  7897	  Cela se sent, Roxane ?. . .
  7898	
  7899	ROXANE:
  7900	  Oh ! si cela se sent !
  7901	
  7902	CHRISTIAN:
  7903	  Et vous venez ?. . .
  7904	
  7905	ROXANE:
  7906	  Je viens (ô mon Christian, mon maître !
  7907	  Vous me relèveriez si je voulais me mettre
  7908	  A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
  7909	  Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
  7910	  Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
  7911	  De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
  7912	  De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
  7913	  L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !
  7914	
  7915	CHRISTIAN (avec épouvante):
  7916	  Ah ! Roxane !
  7917	
  7918	ROXANE:
  7919	  Et plus tard, mon ami, moins frivole,
  7920	  --Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,--
  7921	  Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
  7922	  Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .
  7923	
  7924	CHRISTIAN:
  7925	  Et maintenant ?
  7926	
  7927	ROXANE:
  7928	  Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
  7929	  Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !
  7930	
  7931	CHRISTIAN (reculant):
  7932	  Ah ! Roxane !
  7933	
  7934	ROXANE:
  7935	  Sois donc heureux. Car n'être aimé
  7936	  Que pour ce dont on est un instant costumé,
  7937	  Doit mettre un cœur avide et noble à la torture;
  7938	  Mais ta chère pensée efface ta figure,
  7939	  Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
  7940	  Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !
  7941	
  7942	CHRISTIAN:
  7943	  Oh !. . .
  7944	
  7945	ROXANE:
  7946	  Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .
  7947	
  7948	CHRISTIAN (douloureusement):
  7949	  Roxane !
  7950	
  7951	ROXANE:
  7952	  Je comprends, tu ne peux pas y croire,
  7953	  A cet amour ?. . .
  7954	
  7955	CHRISTIAN:
  7956	  Je ne veux pas de cet amour !
  7957	  Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .
  7958	
  7959	ROXANE:
  7960	  Pour
  7961	  Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
  7962	  Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !
  7963	
  7964	CHRISTIAN:
  7965	  Non ! c'était mieux avant !
  7966	
  7967	ROXANE:
  7968	  Ah ! tu n'y entends rien !
  7969	  C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
  7970	  C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !
  7971	  Et moins brillant. . .
  7972	
  7973	CHRISTIAN:
  7974	  Tais-toi !
  7975	
  7976	ROXANE:
  7977	  Je t'aimerais encore !
  7978	  Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .
  7979	
  7980	CHRISTIAN:
  7981	  Oh ! ne dis pas cela !
  7982	
  7983	ROXANE:
  7984	  Si, je le dis !
  7985	
  7986	CHRISTIAN:
  7987	  Quoi ? laid ?
  7988	
  7989	ROXANE:
  7990	  Laid ! je le jure !
  7991	
  7992	CHRISTIAN:
  7993	  Dieu !
  7994	
  7995	ROXANE:
  7996	  Et ta joie est profonde ?
  7997	
  7998	CHRISTIAN (d'une voix étouffée):
  7999	  Oui. . .
  8000	
  8001	ROXANE:
  8002	  Qu'as-tu ?
  8003	
  8004	CHRISTIAN (la repoussant doucement):
  8005	  Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .
  8006	
  8007	ROXANE:
  8008	  Mais ?. . .
  8009	
  8010	CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
  8011	  A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
  8012	  Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !
  8013	
  8014	ROXANE (attendrie):
  8015	  Cher Christian !. . .
  8016	  (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
  8017	  d'elle.)
  8018	
  8019	
  8020	
  8021	Scène 4.IX.
  8022	
  8023	Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
  8024	
  8025	
  8026	CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
  8027	  Cyrano ?
  8028	
  8029	CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
  8030	  Qu'est-ce ? Te voilà blême !
  8031	
  8032	CHRISTIAN:
  8033	  Elle ne m'aime plus !
  8034	
  8035	CYRANO:
  8036	  Comment ?
  8037	
  8038	CHRISTIAN:
  8039	  C'est toi qu'elle aime !
  8040	
  8041	CYRANO:
  8042	  Non !
  8043	
  8044	CHRISTIAN:
  8045	  Elle n'aime plus que mon âme !
  8046	
  8047	CYRANO:
  8048	  Non !
  8049	
  8050	CHRISTIAN:
  8051	  Si !
  8052	  C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi !
  8053	
  8054	CYRANO:
  8055	  Moi ?
  8056	
  8057	CHRISTIAN:
  8058	  Je le sais.
  8059	
  8060	CYRANO:
  8061	  C'est vrai.
  8062	
  8063	CHRISTIAN:
  8064	  Comme un fou.
  8065	
  8066	CYRANO:
  8067	  Davantage.
  8068	
  8069	CHRISTIAN:
  8070	  Dis-le-lui !
  8071	
  8072	CYRANO:
  8073	  Non !
  8074	
  8075	CHRISTIAN:
  8076	  Pourquoi ?
  8077	
  8078	CYRANO:
  8079	  Regarde mon visage !
  8080	
  8081	CHRISTIAN:
  8082	  Elle m'aimerait laid !
  8083	
  8084	CYRANO:
  8085	  Elle te l'a dit !
  8086	
  8087	CHRISTIAN:
  8088	  Là !
  8089	
  8090	CYRANO:
  8091	  Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
  8092	  Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
  8093	  --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
  8094	  De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot,
  8095	  Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !
  8096	
  8097	CHRISTIAN:
  8098	  C'est ce que je veux voir !
  8099	
  8100	CYRANO:
  8101	  Non, non !
  8102	
  8103	CHRISTIAN:
  8104	  Qu'elle choisisse !
  8105	  Tu vas lui dire tout !
  8106	
  8107	CYRANO:
  8108	  Non, non ! Pas ce supplice.
  8109	
  8110	CHRISTIAN:
  8111	  Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
  8112	  C'est trop injuste !
  8113	
  8114	CYRANO:
  8115	  Et moi, je mettrais au tombeau
  8116	  Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
  8117	  J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?
  8118	
  8119	CHRISTIAN:
  8120	  Dis-lui tout !
  8121	
  8122	CYRANO:
  8123	  Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
  8124	
  8125	CHRISTIAN:
  8126	  Je suis las de porter en moi-même un rival !
  8127	
  8128	CYRANO:
  8129	  Christian !
  8130	
  8131	CHRISTIAN:
  8132	  Notre union--sans témoins--clandestine,
  8133	  --Peut se rompre,--si nous survivons !
  8134	
  8135	CYRANO:
  8136	  Il s'obstine !. . .
  8137	
  8138	CHRISTIAN:
  8139	  Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
  8140	  --Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
  8141	  Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
  8142	  L'un de nous deux !
  8143	
  8144	CYRANO:
  8145	  Ce sera toi !
  8146	
  8147	CHRISTIAN:
  8148	  Mais. . .je l'espère !
  8149	  (Il appelle):
  8150	  Roxane !
  8151	
  8152	CYRANO:
  8153	  Non ! Non !
  8154	
  8155	ROXANE (accourant):
  8156	  Quoi ?
  8157	
  8158	CHRISTIAN:
  8159	  Cyrano vous dira
  8160	  Une chose importante. . .
  8161	  (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)
  8162	
  8163	
  8164	
  8165	Scène 4.X.
  8166	
  8167	Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
  8168	Ragueneau, de Guiche, etc.
  8169	
  8170	
  8171	ROXANE:
  8172	  Importante ?
  8173	
  8174	CYRANO (éperdu):
  8175	  Il s'en va !. . .
  8176	  (A Roxane):
  8177	  Rien !. . .Il attache,--oh ! Dieu ! vous devez le connaître !--
  8178	  De l'importance à rien !
  8179	
  8180	ROXANE (vivement):
  8181	  Il a douté peut-être
  8182	  De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .
  8183	
  8184	CYRANO (lui prenant la main):
  8185	  Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?
  8186	
  8187	ROXANE:
  8188	  Oui, oui, je l'aimerais même. . .
  8189	  (Elle hésite une seconde.)
  8190	
  8191	CYRANO (souriant tristement):
  8192	  Le mot vous gêne
  8193	  Devant moi ?
  8194	
  8195	ROXANE:
  8196	  Mais. . .
  8197	
  8198	CYRANO:
  8199	  Il ne me fera pas de peine !
  8200	  --Même laid ?
  8201	
  8202	ROXANE:
  8203	  Même laid !
  8204	  (Mousqueterie au dehors):
  8205	  Ah ! tiens, on a tiré !
  8206	
  8207	CYRANO (ardemment):
  8208	  Affreux ?
  8209	
  8210	ROXANE:
  8211	  Affreux !
  8212	
  8213	CYRANO:
  8214	  Défiguré !
  8215	
  8216	ROXANE:
  8217	  Défiguré !
  8218	
  8219	CYRANO:
  8220	  Grotesque ?
  8221	
  8222	ROXANE:
  8223	  Rien ne peut me le rendre grotesque !
  8224	
  8225	CYRANO:
  8226	  Vous l'aimeriez encore ?
  8227	
  8228	ROXANE:
  8229	  Et davantage presque !
  8230	
  8231	CYRANO (perdant la tête, à part):
  8232	  Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
  8233	  (A Roxane):
  8234	  Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .
  8235	
  8236	LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix):
  8237	  Cyrano !
  8238	
  8239	CYRANO (se retournant):
  8240	  Hein ?
  8241	
  8242	LE BRET:
  8243	  Chut !
  8244	  (Il lui dit un mot tout bas.)
  8245	
  8246	CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri):
  8247	  Ah !. . .
  8248	
  8249	ROXANE:
  8250	  Qu'avez vous ?
  8251	
  8252	CYRANO (à lui-même, avec stupeur):
  8253	  C'est fini.
  8254	  (Détonations nouvelles.)
  8255	
  8256	ROXANE:
  8257	  Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
  8258	  (Elle remonte pour regarder au dehors.)
  8259	
  8260	CYRANO:
  8261	  C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
  8262	
  8263	ROXANE (voulant s'élancer):
  8264	  Que se passe-t-il ?
  8265	
  8266	CYRANO (vivement, l'arrêtant):
  8267	  Rien !
  8268	  (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils
  8269	  forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)
  8270	
  8271	ROXANE:
  8272	  Ces hommes ?
  8273	
  8274	CYRANO (l'éloignant):
  8275	  Laissez-les !. . .
  8276	
  8277	ROXANE:
  8278	  Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .
  8279	
  8280	CYRANO:
  8281	  Ce que j'allais
  8282	  Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !
  8283	  (Solennellement):
  8284	  Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
  8285	  Étaient. . .
  8286	  (Se reprenant avec terreur):
  8287	  sont les plus grands. . .
  8288	
  8289	ROXANE:
  8290	  Étaient ?
  8291	  (Avec un grand cri):
  8292	  Ah !. . .
  8293	  (Elle se précipite et écarte tout le monde.)
  8294	
  8295	CYRANO:
  8296	  C'est fini !
  8297	
  8298	ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau):
  8299	  Christian !
  8300	
  8301	LE BRET (à Cyrano):
  8302	  Le premier coup de feu le l'ennemi !
  8303	  (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
  8304	  Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
  8305	
  8306	CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing):
  8307	  C'est l'attaque ! Aux mousquets !
  8308	  (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)
  8309	
  8310	ROXANE:
  8311	  Christian !
  8312	
  8313	LA VOIX DE CARBON (derrière le talus):
  8314	  Qu'on se dépêche !
  8315	
  8316	ROXANE:
  8317	  Christian !
  8318	
  8319	CARBON:
  8320	  Alignez-vous !
  8321	
  8322	ROXANE:
  8323	  Christian !
  8324	
  8325	CARBON:
  8326	  Mesurez. . .mèche !
  8327	  (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
  8328	
  8329	CHRISTIAN (d'une voix mourante):
  8330	  Roxane !. . .
  8331	
  8332	CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée
  8333	  trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa
  8334	  poitrine):
  8335	  J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !
  8336	  (Christian ferme les yeux.)
  8337	
  8338	ROXANE:
  8339	  Quoi, mon amour ?
  8340	
  8341	CARBON:
  8342	  Baguette haute !
  8343	
  8344	ROXANE (à Cyrano):
  8345	  Il n'est pas mort ?. . .
  8346	
  8347	CARBON:
  8348	  Ouvrez la charge avec les dents !
  8349	
  8350	ROXANE:
  8351	  Je sens sa joue
  8352	  Devenir froide, là, contre la mienne !
  8353	
  8354	CARBON:
  8355	  En joue !
  8356	
  8357	ROXANE:
  8358	  Une lettre sur lui !
  8359	  (Elle l'ouvre):
  8360	  Pour moi !
  8361	
  8362	CYRANO (à part):
  8363	  Ma lettre !
  8364	
  8365	CARBON:
  8366	  Feu !
  8367	  (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
  8368	
  8369	CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée):
  8370	  Mais, Roxane, on se bat !
  8371	
  8372	ROXANE (le retenant):
  8373	  Restez encore un peu.
  8374	  Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
  8375	  (Elle pleure doucement):
  8376	  --N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être
  8377	  Merveilleux ?
  8378	
  8379	CYRANO (debout, tête nue):
  8380	  Oui, Roxane.
  8381	
  8382	ROXANE:
  8383	  Un poète inouï.
  8384	  Adorable ?
  8385	
  8386	CYRANO:
  8387	  Oui, Roxane.
  8388	
  8389	ROXANE:
  8390	  Un esprit sublime ?
  8391	
  8392	CYRANO:
  8393	  Oui,
  8394	  Roxane !
  8395	
  8396	ROXANE:
  8397	  Un cœur profond, inconnu du profane,
  8398	  Une âme magnifique et charmante ?
  8399	
  8400	CYRANO (fermement):
  8401	  Oui, Roxane !
  8402	
  8403	ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
  8404	  Il est mort !
  8405	
  8406	CYRANO (à part, tirant l'épée):
  8407	  Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
  8408	  Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
  8409	  (Trompettes au loin.)
  8410	
  8411	DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une
  8412	  voix tonnante):
  8413	  C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
  8414	  Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
  8415	  Tenez encore un peu !
  8416	
  8417	ROXANE:
  8418	  Sur sa lettre, du sang,
  8419	  Des pleurs !
  8420	
  8421	UNE VOIX (au dehors, criant):
  8422	  Rendez-vous !
  8423	
  8424	VOIX DES CADETS:
  8425	  Non !
  8426	
  8427	RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus
  8428	  le talus):
  8429	  Le péril va croissant !
  8430	
  8431	CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane):
  8432	  Emportez-la ! Je vais charger !
  8433	
  8434	ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
  8435	  Son sang ! ses larmes !. . .
  8436	
  8437	RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle):
  8438	  Elle s'évanouit !
  8439	
  8440	DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
  8441	  Tenez bon !
  8442	
  8443	UNE VOIX (au dehors):
  8444	  Bas les armes !
  8445	
  8446	VOIX DES CADETS:
  8447	  Non !
  8448	
  8449	CYRANO (à de Guiche):
  8450	  Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:
  8451	  (Lui montrant Roxane):
  8452	  Fuyez en la sauvant !
  8453	
  8454	DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras):
  8455	  Soit ! Mais on est vainqueur
  8456	  Si vous gagnez du temps !
  8457	
  8458	CYRANO:
  8459	  C'est bon !
  8460	  (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie):
  8461	  Adieu, Roxane !
  8462	  (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en
  8463	  scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par
  8464	  Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
  8465	
  8466	CARBON:
  8467	  Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !
  8468	
  8469	CYRANO (criant aux Gascons):
  8470	  Hardi ! Reculès pas, drollos !
  8471	  (A Carbon, qu'il soutient):
  8472	  N'ayez pas peur !
  8473	  J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !
  8474	  (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir
  8475	  de Roxane):
  8476	  Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
  8477	  (Il la plante en terre; il crie aux cadets):
  8478	  Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
  8479	  (Au fifre):
  8480	  Un air de fifre !
  8481	  (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le
  8482	  talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le
  8483	  carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se
  8484	  transforme en redoute.)
  8485	
  8486	UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie):
  8487	  Ils montent le talus !
  8488	  (et tombe mort.)
  8489	
  8490	CYRANO:
  8491	  On va les saluer !
  8492	  (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
  8493	  Les grands étendards des Impériaux se lèvent):
  8494	  Feu !
  8495	  (Décharge générale.)
  8496	
  8497	CRI (dans les rangs ennemis):
  8498	  Feu !
  8499	  (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)
  8500	
  8501	UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant):
  8502	  Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
  8503	
  8504	CYRANO (récitant debout au milieu des balles):
  8505	  Ce sont les cadets de Gascogne,
  8506	  De Carbon de Castel-Jaloux;
  8507	  Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
  8508	  (Il s'élance, suivi des quelques survivants):
  8509	  Ce sont les cadets. . .
  8510	  (Le reste se perd dans la bataille.)
  8511	
  8512	
  8513	Rideau.
  8514	
  8515	
  8516	
  8517	
  8518	Acte V.
  8519	
  8520	La Gazette de Cyrano.
  8521	
  8522	Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
  8523	occupaient à Paris.
  8524	
  8525	Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
  8526	plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu
  8527	d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
  8528	un banc de pierre demi-circulaire.
  8529	
  8530	Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui
  8531	aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue
  8532	parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée,
  8533	on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les
  8534	profondeurs du parc, le ciel.
  8535	
  8536	La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de
  8537	vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière
  8538	les buis.
  8539	
  8540	C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
  8541	fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de
  8542	feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène,
  8543	craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les
  8544	bancs.
  8545	
  8546	Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant
  8547	lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et
  8548	de pelotons. Tapisserie commencée.
  8549	
  8550	Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc;
  8551	quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
  8552	âgée. Des feuilles tombent.
  8553	
  8554	
  8555	
  8556	Scène 5.I.
  8557	
  8558	Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.
  8559	
  8560	
  8561	SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite):
  8562	  Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
  8563	  Sa cornette, devant la glace.
  8564	  MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire):
  8565	  C'est très laid.
  8566	
  8567	SŒUR CLAIRE:
  8568	  Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
  8569	  Ce matin: je l'ai vu.
  8570	  MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe):
  8571	  C'est très vilain, sœur Marthe.
  8572	
  8573	SŒUR CLAIRE:
  8574	  Un tout petit regard !
  8575	
  8576	SŒUR MARTHE:
  8577	  Un tout petit pruneau !
  8578	  MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
  8579	  Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
  8580	
  8581	SŒUR CLAIRE (épouvantée):
  8582	  Non, il va se moquer !
  8583	
  8584	SŒUR MARTHE:
  8585	  Il dira que les nonnes
  8586	  Sont très coquettes !
  8587	
  8588	SŒUR CLAIRE:
  8589	  Très gourmandes !
  8590	
  8591	MÈRE MARGUERITE (souriant):
  8592	  Et très bonnes.
  8593	
  8594	SŒUR CLAIRE:
  8595	  N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
  8596	  Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !
  8597	
  8598	MÈRE MARGUERITE:
  8599	  Et plus !
  8600	  Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
  8601	  Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
  8602	  Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
  8603	  Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
  8604	
  8605	SŒUR MARTHE:
  8606	  Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
  8607	  Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
  8608	
  8609	TOUTES LES SŒURS:
  8610	  Il est si drôle !--C'est amusant quand il vient !
  8611	  --Il nous taquine !--Il est gentil !--Nous l'aimons bien !
  8612	  --Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !
  8613	
  8614	SŒUR MARTHE:
  8615	  Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !
  8616	
  8617	SŒUR CLAIRE:
  8618	  Nous le convertirons.
  8619	
  8620	LES SŒURS:
  8621	  Oui ! oui !
  8622	
  8623	MÈRE MARGUERITE:
  8624	  Je vous défends
  8625	  De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
  8626	  Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !
  8627	
  8628	SŒUR MARTHE:
  8629	  Mais. . .Dieu !. . .
  8630	
  8631	MÈRE MARGUERITE:
  8632	  Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.
  8633	
  8634	SŒUR MARTHE:
  8635	  Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
  8636	  Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'
  8637	
  8638	MÈRE MARGUERITE:
  8639	  Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
  8640	  Il n'avait pas mangé depuis deux jours !
  8641	
  8642	SŒUR MARTHE:
  8643	  Ma Mère !
  8644	
  8645	MÈRE MARGUERITE:
  8646	  Il est pauvre.
  8647	
  8648	SŒUR MARTHE:
  8649	  Qui vous l'a dit ?
  8650	
  8651	MÈRE MARGUERITE:
  8652	  Monsieur Le Bret.
  8653	
  8654	SŒUR MARTHE:
  8655	  On ne le secourt pas ?
  8656	
  8657	MÈRE MARGUERITE:
  8658	  Non, il se fâcherait.
  8659	  (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir,
  8660	  avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et
  8661	  vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère
  8662	  Marguerite se lève):
  8663	  --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
  8664	  Avec un visiteur, dans le parc se promène.
  8665	
  8666	SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire):
  8667	  C'est le duc-maréchal de Grammont ?
  8668	
  8669	SŒUR CLAIRE (regardant):
  8670	  Oui, je crois.
  8671	
  8672	SŒUR MARTHE:
  8673	  Il n'était plus venu la voir depuis des mois !
  8674	
  8675	LES SŒURS:
  8676	  Il est très pris !--La cour !--Les camps !
  8677	
  8678	SŒUR CLAIRE:
  8679	  Les soins du monde !
  8680	  (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
  8681	  s'arrêtent près du métier. Un temps.)
  8682	
  8683	
  8684	
  8685	Scène 5.II.
  8686	
  8687	Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
  8688	Ragueneau.
  8689	
  8690	
  8691	LE DUC:
  8692	  Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
  8693	  Toujours en deuil ?
  8694	
  8695	ROXANE:
  8696	  Toujours.
  8697	
  8698	LE DUC:
  8699	  Aussi fidèle ?
  8700	
  8701	ROXANE:
  8702	  Aussi.
  8703	
  8704	LE DUC (après un temps):
  8705	  Vous m'avez pardonné ?
  8706	
  8707	ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
  8708	  Puisque je suis ici.
  8709	  (Nouveau silence.)
  8710	
  8711	LE DUC:
  8712	  Vraiment c'était un être ?. . .
  8713	
  8714	ROXANE:
  8715	  Il fallait le connaître !
  8716	
  8717	LE DUC:
  8718	  Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
  8719	  . . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
  8720	
  8721	ROXANE:
  8722	  Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
  8723	
  8724	LE DUC:
  8725	  Même mort, vous l'aimez ?
  8726	
  8727	ROXANE:
  8728	  Quelquefois il me semble
  8729	  Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,
  8730	  Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
  8731	
  8732	LE DUC (après un silence encore):
  8733	  Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
  8734	
  8735	ROXANE:
  8736	  Oui, souvent.
  8737	  --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
  8738	  Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
  8739	  On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
  8740	  En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
  8741	  --Car je ne tourne plus même le front !--sa canne
  8742	  Descendre le perron; il s'assied; il ricane
  8743	  De ma tapisserie éternelle; il me fait
  8744	  La chronique de la semaine, et. . .
  8745	  (Le Bret paraît sur le perron):
  8746	  Tiens, Le Bret !
  8747	  (Le Bret descend):
  8748	  Comment va notre ami ?
  8749	
  8750	LE BRET:
  8751	  Mal.
  8752	
  8753	LE DUC:
  8754	  Oh !
  8755	
  8756	ROXANE (au duc):
  8757	  Il exagère !
  8758	
  8759	LE BRET:
  8760	  Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
  8761	  Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
  8762	  Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
  8763	  Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.
  8764	
  8765	ROXANE:
  8766	  Mais son épée inspire une terreur profonde.
  8767	  On ne viendra jamais à bout de lui.
  8768	
  8769	LE DUC (hochant la tête):
  8770	  Qui sait ?
  8771	
  8772	LE BRET:
  8773	  Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
  8774	  La solitude, la famine, c'est Décembre
  8775	  Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
  8776	  Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
  8777	  --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
  8778	  Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
  8779	  Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
  8780	
  8781	LE DUC:
  8782	  Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal,
  8783	  Ne le plaignez pas trop.
  8784	
  8785	LE BRET (avec un sourire amer):
  8786	  Monsieur le maréchal !. . .
  8787	
  8788	LE DUC:
  8789	  Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
  8790	  Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
  8791	
  8792	LE BRET (de même):
  8793	  Monsieur le duc !. . .
  8794	
  8795	LE DUC (hautainement):
  8796	  Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
  8797	  Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
  8798	  (Saluant Roxane):
  8799	  Adieu.
  8800	
  8801	ROXANE:
  8802	  Je vous conduis.
  8803	  (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
  8804	
  8805	LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte):
  8806	  Oui, parfois, je l'envie.
  8807	  --Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
  8808	  On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !--
  8809	  Mille petits dégoûts de soi, dont le total
  8810	  Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;
  8811	  Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
  8812	  Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
  8813	  Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
  8814	  Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
  8815	  Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
  8816	
  8817	ROXANE (ironique):
  8818	  Vous voilà bien rêveur ?. . .
  8819	
  8820	LE DUC:
  8821	  Eh ! oui !
  8822	  (Au moment de sortir, brusquement):
  8823	  Monsieur Le Bret !
  8824	  (A Roxane):
  8825	  Vous permettez ? Un mot.
  8826	  (Il va à Le Bret, et à mi-voix):
  8827	  C'est vrai: nul n'oserait
  8828	  Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
  8829	  Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
  8830	  "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."
  8831	
  8832	LE BRET:
  8833	  Ah ?
  8834	
  8835	LE DUC:
  8836	  Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
  8837	
  8838	LE BRET (levant les bras au ciel):
  8839	  Prudent !
  8840	  Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .
  8841	
  8842	ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle):
  8843	  Qu'est-ce ?
  8844	
  8845	LA SŒUR:
  8846	  Ragueneau vent vous voir, Madame.
  8847	
  8848	ROXANE:
  8849	  Qu'on le laisse
  8850	  Entrer.
  8851	  (Au duc et à Le Bret):
  8852	  Il vient crier misère. Étant un jour
  8853	  Parti pour être auteur, il devint tour à tour
  8854	  Chantre. . .
  8855	
  8856	LE BRET:
  8857	  Étuviste. . .
  8858	
  8859	ROXANE:
  8860	  Acteur. . .
  8861	
  8862	LE BRET:
  8863	  Bedeau. . .
  8864	
  8865	ROXANE:
  8866	  Perruquier. . .
  8867	
  8868	LE BRET:
  8869	  Maître
  8870	  De théorbe. . .
  8871	
  8872	ROXANE:
  8873	  Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?
  8874	
  8875	RAGUENEAU (entrant précipitamment):
  8876	  Ah ! Madame !
  8877	  (Il aperçoit Le Bret):
  8878	  Monsieur !
  8879	
  8880	ROXANE (souriant):
  8881	  Racontez vos malheurs
  8882	  A Le Bret. Je reviens.
  8883	
  8884	RAGUENEAU:
  8885	  Mais, Madame. . .
  8886	  (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)
  8887	
  8888	
  8889	
  8890	Scène 5.III.
  8891	
  8892	Le Bret, Ragueneau.
  8893	
  8894	
  8895	RAGUENEAU:
  8896	  D'ailleurs,
  8897	  Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !
  8898	  --J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
  8899	  A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
  8900	  Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
  8901	  De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre
  8902	  Sous laquelle il passait--est-ce un hasard ?. . .peut-être !--
  8903	  Un laquais laisse choir une pièce de bois.
  8904	
  8905	LE BRET:
  8906	  Les lâches !. . .Cyrano !
  8907	
  8908	RAGUENEAU:
  8909	  J'arrive et je le vois. . .
  8910	
  8911	LE BRET:
  8912	  C'est affreux !
  8913	
  8914	RAGUENEAU:
  8915	  Notre ami, Monsieur, notre poète,
  8916	  Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !
  8917	
  8918	LE BRET:
  8919	  Il est mort ?
  8920	
  8921	RAGUENEAU:
  8922	  Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui.
  8923	  Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !
  8924	
  8925	LE BRET:
  8926	  Il souffre ?
  8927	
  8928	RAGUENEAU:
  8929	  Non, Monsieur, il est sans connaissance,
  8930	
  8931	LE BRET:
  8932	  Un médecin ?
  8933	
  8934	RAGUENEAU:
  8935	  Il en vint un par complaisance,
  8936	
  8937	LE BRET:
  8938	  Mon pauvre Cyrano !--Ne disons pas cela
  8939	  Tout d'un coup à Roxane !--Et ce docteur ?
  8940	
  8941	RAGUENEAU:
  8942	  Il a
  8943	  Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges !. . .
  8944	  Ah ! si vous le voyiez--la tête dans des linges !. . .
  8945	  Courons vite !--Il n'y a personne à son chevet !--
  8946	  C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !
  8947	
  8948	LE BRET (l'entraînant vers la droite):
  8949	  Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !
  8950	
  8951	ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la
  8952	  colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle):
  8953	  Monsieur Le Bret !
  8954	  (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre):
  8955	  Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
  8956	  C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
  8957	  (Elle descend le perron.)
  8958	
  8959	
  8960	
  8961	Scène 5.IV.
  8962	
  8963	Roxane seule, puis deux sœurs, un instant.
  8964	
  8965	
  8966	ROXANE:
  8967	  Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
  8968	  Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
  8969	  Se laisse décider par l'automne, moins brusque.
  8970	  (Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et
  8971	  apportent un grand fauteuil sous l'arbre):
  8972	  Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir
  8973	  Mon vieil ami !
  8974	
  8975	SŒUR MARTHE:
  8976	  Mais c'est le meilleur du parloir !
  8977	
  8978	ROXANE:
  8979	  Merci, ma sœur.
  8980	  (Les sœurs s'éloignent):
  8981	  Il va venir.
  8982	  (Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
  8983	  Là. . .l'heure sonne.
  8984	  --Mes écheveaux !--L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !
  8985	  Serait-il en retard pour la première fois ?
  8986	  La sœur tourière doit--mon dé ?. . .là, je le vois !--
  8987	  L'exhorter à la pénitence.
  8988	  (Un temps):
  8989	  Elle l'exhorte !
  8990	  --Il ne peut plus tarder.--Tiens ! une feuille morte !--
  8991	  (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier):
  8992	  D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !--
  8993	  L'empêcher de venir !
  8994	
  8995	UNE SŒUR (paraissant sur le perron):
  8996	  Monsieur de Bergerac.
  8997	
  8998	
  8999	
  9000	Scène 5.V.
  9001	
  9002	Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.
  9003	
  9004	
  9005	ROXANE (sans se retourner):
  9006	  Qu'est-ce que je disais ?. . .
  9007	  (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux,
  9008	  paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le
  9009	  perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en
  9010	  s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie):
  9011	  Ah ! ces teintes fanées. . .
  9012	  Comment les rassortir ?
  9013	  (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
  9014	  Depuis quatorze années,
  9015	  Pour la première fois, en retard !
  9016	
  9017	CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
  9018	  contrastant avec son visage):
  9019	  Oui, c'est fou !
  9020	  J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .
  9021	
  9022	ROXANE:
  9023	  Par ?. . .
  9024	
  9025	CYRANO:
  9026	  Par une visite assez inopportune.
  9027	
  9028	ROXANE (distraite, travaillant):
  9029	  Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
  9030	
  9031	CYRANO:
  9032	  Cousine, c'était une
  9033	  Fâcheuse.
  9034	
  9035	ROXANE:
  9036	  Vous l'avez renvoyée ?
  9037	
  9038	CYRANO:
  9039	  Oui, j'ai dit:
  9040	  Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
  9041	  Jour où je dois me rendre en certaine demeure;
  9042	  Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !
  9043	
  9044	ROXANE (légèrement):
  9045	  Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:
  9046	  Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
  9047	
  9048	CYRANO (avec douceur):
  9049	  Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
  9050	  (Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le
  9051	  parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit
  9052	  signe de tête.)
  9053	
  9054	ROXANE (à Cyrano):
  9055	  Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?
  9056	
  9057	CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
  9058	  Si !
  9059	  (Avec une grosse voix comique):
  9060	  Sœur Marthe !
  9061	  Approchez !
  9062	  (La sœur glisse vers lui):
  9063	  Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !
  9064	
  9065	SŒUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
  9066	  Mais. . .
  9067	  (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement):
  9068	  Oh !
  9069	
  9070	CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
  9071	  Chut ! Ce n'est rien !--
  9072	  (D'une voix fanfaronne. Haut):
  9073	  Hier, j'ai fait gras.
  9074	
  9075	SŒUR MARTHE:
  9076	  Je sais.
  9077	  (A part):
  9078	  C'est pour cela qu'il est si pâle !
  9079	  (Vite et bas):
  9080	  Au réfectoire
  9081	  Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire
  9082	  Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?
  9083	
  9084	CYRANO:
  9085	  Oui, oui, oui.
  9086	
  9087	SŒUR MARTHE:
  9088	  Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !
  9089	
  9090	ROXANE (qui les entend chuchoter):
  9091	  Elle essaye de vous convertir ?
  9092	
  9093	SŒUR MARTHE:
  9094	  Je m'en garde !
  9095	
  9096	CYRANO:
  9097	  Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
  9098	  Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .
  9099	  (Avec une fureur bouffonne):
  9100	  Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
  9101	  Tenez, je vous permets. . .
  9102	  (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
  9103	  Ah ! la chose est nouvelle ?. . .
  9104	  De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
  9105	
  9106	ROXANE:
  9107	  Oh ! oh !
  9108	
  9109	CYRANO (riant):
  9110	  Sœur Marthe est dans la stupéfaction !
  9111	
  9112	SŒUR MARTHE (doucement):
  9113	  Je n'ai pas attendu votre permission.
  9114	  (Elle rentre.)
  9115	
  9116	CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier):
  9117	  Du diable si je peux jamais, tapisserie,
  9118	  Voir ta fin !
  9119	
  9120	ROXANE:
  9121	  J'attendais cette plaisanterie.
  9122	  (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)
  9123	
  9124	CYRANO:
  9125	  Les feuilles !
  9126	
  9127	ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées):
  9128	  Elles sont d'un blond vénitien.
  9129	  Regardez-les tomber.
  9130	
  9131	CYRANO:
  9132	  Comme elles tombent bien !
  9133	  Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
  9134	  Comme elles savent mettre une beauté dernière,
  9135	  Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
  9136	  Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !
  9137	
  9138	ROXANE:
  9139	  Mélancolique, vous ?
  9140	
  9141	CYRANO (se reprenant):
  9142	  Mais pas du tout, Roxane !
  9143	
  9144	ROXANE:
  9145	  Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
  9146	  Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
  9147	  Ma gazette ?
  9148	
  9149	CYRANO:
  9150	  Voici !
  9151	
  9152	ROXANE:
  9153	  Ah !
  9154	
  9155	CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur):
  9156	  Samedi, dix-neuf:
  9157	  Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
  9158	  Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette
  9159	  Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
  9160	  Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
  9161	  Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
  9162	  Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
  9163	  Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
  9164	  On a pendu quatre sorciers; le petit chien
  9165	  De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .
  9166	
  9167	ROXANE:
  9168	  Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
  9169	
  9170	CYRANO:
  9171	  Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.
  9172	
  9173	ROXANE:
  9174	  Oh !
  9175	
  9176	CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus):
  9177	  Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
  9178	  Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
  9179	  Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque !
  9180	  Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;
  9181	  Et samedi, vingt-six. . .
  9182	  (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)
  9183	
  9184	ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et
  9185	  se levant effrayée):
  9186	  Il est évanoui ?
  9187	  (Elle court vers lui en criant):
  9188	  Cyrano !
  9189	
  9190	CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
  9191	  Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .
  9192	  (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur
  9193	  sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil):
  9194	  Non ! non ! je vous assure,
  9195	  Ce n'est rien ! Laissez-moi !
  9196	
  9197	ROXANE:
  9198	  Pourtant. . .
  9199	
  9200	CYRANO:
  9201	  C'est ma blessure
  9202	  D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .
  9203	
  9204	ROXANE:
  9205	  Pauvre ami !
  9206	
  9207	CYRANO:
  9208	  Mais ce n'est rien. Cela va finir.
  9209	  (Il sourit avec effort):
  9210	  C'est fini.
  9211	
  9212	ROXANE (debout près de lui):
  9213	  Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
  9214	  Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
  9215	  (Elle met la main sur sa poitrine):
  9216	  Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
  9217	  Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
  9218	  (Le crépuscule commence à venir.)
  9219	
  9220	CYRANO:
  9221	  Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
  9222	  Vous me la feriez lire ?
  9223	
  9224	ROXANE:
  9225	  Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?
  9226	
  9227	CYRANO:
  9228	  Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .
  9229	
  9230	ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou):
  9231	  Tenez !
  9232	
  9233	CYRANO (le prenant):
  9234	  Je peux ouvrir ?
  9235	
  9236	ROXANE:
  9237	  Ouvrez. . .lisez !. . .
  9238	  (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)
  9239	
  9240	CYRANO (lisant):
  9241	  Roxane, adieu, je vais mourir !. . .
  9242	
  9243	ROXANE (s'arrêtant, étonnée):
  9244	  Tout haut ?
  9245	
  9246	CYRANO (lisant):
  9247	  C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
  9248	  J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
  9249	  Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
  9250	  Mes regards dont c'était. . .
  9251	
  9252	ROXANE:
  9253	  Comment vous la lisez,
  9254	  Sa lettre !
  9255	
  9256	CYRANO (continuant):
  9257	  . . .dont c'était les frémissantes fêtes,
  9258	  Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
  9259	  J'en revois un petit qui vous est familier
  9260	  Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .
  9261	
  9262	ROXANE (troublée):
  9263	  Comme vous la lisez,--cette lettre !
  9264	  (La nuit vient insensiblement.)
  9265	
  9266	CYRANO:
  9267	  Et je crie:
  9268	  Adieu !. . .
  9269	
  9270	ROXANE:
  9271	  Vous la lisez. . .
  9272	
  9273	CYRANO:
  9274	  Ma chère, ma chérie,
  9275	  Mon trésor. . .
  9276	
  9277	ROXANE (rêveuse):
  9278	  D'une voix. . .
  9279	
  9280	CYRANO:
  9281	  Mon amour !. . .
  9282	
  9283	ROXANE:
  9284	  D'une voix. . .
  9285	  (Elle tressaille):
  9286	  Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois !
  9287	  (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe
  9288	  derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
  9289	  lettre.--L'ombre augmente.)
  9290	
  9291	CYRANO:
  9292	  Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
  9293	  Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
  9294	  Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .
  9295	
  9296	ROXANE (lui posant la main sur l'épaule):
  9297	  Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
  9298	  (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste
  9299	  d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre
  9300	  complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains):
  9301	  Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
  9302	  D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !
  9303	
  9304	CYRANO:
  9305	  Roxane !
  9306	
  9307	ROXANE:
  9308	  C'était vous !
  9309	
  9310	CYRANO:
  9311	  Non, non, Roxane, non !
  9312	
  9313	ROXANE:
  9314	  J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
  9315	
  9316	CYRANO:
  9317	  Non, ce n'était pas moi !
  9318	
  9319	ROXANE:
  9320	  C'était vous !
  9321	
  9322	CYRANO:
  9323	  Je vous jure. . .
  9324	
  9325	ROXANE:
  9326	  J'aperçois toute la généreuse imposture:
  9327	  Les lettres, c'était vous. . .
  9328	
  9329	CYRANO:
  9330	  Non !
  9331	
  9332	ROXANE:
  9333	  Les mots chers et fous,
  9334	  C'était vous. . .
  9335	
  9336	CYRANO:
  9337	  Non !
  9338	
  9339	ROXANE:
  9340	  La voix dans la nuit, c'était vous !
  9341	
  9342	CYRANO:
  9343	  Je vous jure que non !
  9344	
  9345	ROXANE:
  9346	  L'âme, c'était la vôtre !
  9347	
  9348	CYRANO:
  9349	  Je ne vous aimais pas.
  9350	
  9351	ROXANE:
  9352	  Vous m'aimiez !
  9353	
  9354	CYRANO (se débattant):
  9355	  C'était l'autre !
  9356	
  9357	ROXANE:
  9358	  Vous m'aimiez !
  9359	
  9360	CYRANO (d'une voix qui faiblit):
  9361	  Non !
  9362	
  9363	ROXANE:
  9364	  Déjà vous le dites plus bas !
  9365	
  9366	CYRANO:
  9367	  Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
  9368	
  9369	ROXANE:
  9370	  Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !
  9371	  --Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
  9372	  Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
  9373	  Ces pleurs étaient de vous ?
  9374	
  9375	CYRANO (lui tendant la lettre):
  9376	  Ce sang était le sien.
  9377	
  9378	ROXANE:
  9379	  Alors pourquoi laisser ce sublime silence
  9380	  Se briser aujourd'hui ?
  9381	
  9382	CYRANO:
  9383	  Pourquoi ?. . .
  9384	  (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
  9385	
  9386	
  9387	
  9388	Scène 5.VI.
  9389	
  9390	Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.
  9391	
  9392	
  9393	LE BRET:
  9394	  Quelle imprudence !
  9395	  Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !
  9396	
  9397	CYRANO (souriant et se redressant):
  9398	  Tiens, parbleu !
  9399	
  9400	LE BRET:
  9401	  Il s'est tué, Madame, en se levant !
  9402	
  9403	ROXANE:
  9404	  Grand Dieu !
  9405	  Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . .
  9406	
  9407	CYRANO:
  9408	  C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette:
  9409	  . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
  9410	  Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
  9411	  (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.)
  9412	
  9413	ROXANE:
  9414	  Que dit-il ?--Cyrano !--Sa tête enveloppée !. . .
  9415	  Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
  9416	
  9417	CYRANO:
  9418	  "D'un coup d'épée,
  9419	  Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur !". . .
  9420	  --Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . .
  9421	  Et voilà que je suis tué dans une embûche,
  9422	  Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
  9423	  C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.
  9424	
  9425	RAGUENEAU:
  9426	  Ah, Monsieur !. . .
  9427	
  9428	CYRANO:
  9429	  Ragueneau ne pleure pas si fort !. . .
  9430	  (Il lui tend la main):
  9431	  Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
  9432	
  9433	RAGUENEAU (à travers ses larmes):
  9434	  Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière.
  9435	
  9436	CYRANO:
  9437	  Molière !
  9438	
  9439	RAGUENEAU:
  9440	  Mais je veux le quitter, dès demain:
  9441	  Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin,
  9442	  Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !
  9443	
  9444	LE BRET:
  9445	  Entière !
  9446	
  9447	RAGUENEAU:
  9448	  Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ."
  9449	
  9450	LE BRET (furieux):
  9451	  Molière te l'a pris !
  9452	
  9453	CYRANO:
  9454	  Chut ! chut ! Il a bien fait !. . .
  9455	  (A Ragueneau):
  9456	  La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?
  9457	
  9458	RAGUENEAU (sanglotant):
  9459	  Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
  9460	
  9461	CYRANO:
  9462	  Oui, ma vie
  9463	  Ce fut d'être celui qui souffle--et qu'on oublie !
  9464	  (A Roxane):
  9465	  Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
  9466	  Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là:
  9467	  Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
  9468	  D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
  9469	  C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
  9470	  Molière a du génie et Christian était beau !
  9471	  (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au
  9472	  fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office):
  9473	  Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
  9474	
  9475	ROXANE (se relevant pour appeler):
  9476	  Ma sœur ! ma sœur !
  9477	
  9478	CYRANO (la retenant):
  9479	  Non ! non ! n'allez chercher personne:
  9480	  Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
  9481	  (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue):
  9482	  Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà.
  9483	
  9484	ROXANE:
  9485	  Je vous aime, vivez !
  9486	
  9487	CYRANO:
  9488	  Non ! car c'est dans le conte
  9489	  Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte,
  9490	  Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .
  9491	  Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.
  9492	
  9493	ROXANE:
  9494	  J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !
  9495	
  9496	CYRANO:
  9497	  Vous ?. . .au contraire !
  9498	  J'ignorais la douceur féminine. Ma mère
  9499	  Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.
  9500	  Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur.
  9501	  Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
  9502	  Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
  9503	
  9504	LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches):
  9505	  Ton autre amie est là, qui vient te voir !
  9506	
  9507	CYRANO (souriant à la lune):
  9508	  Je vois.
  9509	
  9510	ROXANE:
  9511	  Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !
  9512	
  9513	CYRANO:
  9514	  Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
  9515	  Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .
  9516	
  9517	LE BRET:
  9518	  Que dites-vous ?
  9519	
  9520	CYRANO:
  9521	  Mais oui, c'est là, je vous le dis,
  9522	  Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
  9523	  Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,
  9524	  Et je retrouverai Socrate et Galilée !
  9525	
  9526	LE BRET (se révoltant):
  9527	  Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop
  9528	  Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
  9529	  Mourir ainsi !. . .Mourir !. . .
  9530	
  9531	CYRANO:
  9532	  Voilà Le Bret qui grogne !
  9533	
  9534	LE BRET (fondant en larmes):
  9535	  Mon cher ami. . .
  9536	
  9537	CYRANO (se soulevant, l'œil égaré):
  9538	  Ce sont les cadets de Gascogne. . .
  9539	  --La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . .
  9540	
  9541	LE BRET:
  9542	  Sa science. . .dans son délire !
  9543	
  9544	CYRANO:
  9545	  Copernic
  9546	  A dit. . .
  9547	
  9548	ROXANE:
  9549	  Oh !
  9550	
  9551	CYRANO:
  9552	  Mais aussi que diable allait-il faire,
  9553	  Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . .
  9554	  Philosophe, physicien,
  9555	  Rimeur, bretteur, musicien,
  9556	  Et voyageur aérien,
  9557	  Grand riposteur du tac au tac,
  9558	  Amant aussi--pas pour son bien !--
  9559	  Ci-gît Hercule-Savinien
  9560	  De Cyrano de Bergerac,
  9561	  Qui fut tout, et qui ne fut rien,
  9562	  . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
  9563	  Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
  9564	  (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité,
  9565	  il la regarde, et caressant ses voiles):
  9566	  Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
  9567	  Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
  9568	  Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
  9569	  Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
  9570	  Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
  9571	
  9572	ROXANE:
  9573	  Je vous jure !. . .
  9574	
  9575	CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
  9576	  Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
  9577	  (On veut s'élancer vers lui):
  9578	  --Ne me soutenez pas !--Personne !
  9579	  (Il va s'adosser à l'arbre):
  9580	  Rien que l'arbre !
  9581	  (Silence):
  9582	  Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
  9583	  --Ganté de plomb !
  9584	  (Il se raidit):
  9585	  Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin,
  9586	  Je l'attendrai debout,
  9587	  (Il tire l'épée):
  9588	  et l'épée à la main !
  9589	
  9590	LE BRET:
  9591	  Cyrano !
  9592	
  9593	ROXANE (défaillante):
  9594	  Cyrano !
  9595	  (Tous reculent épouvantés.)
  9596	
  9597	CYRANO:
  9598	  Je crois qu'elle regarde. . .
  9599	  Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
  9600	  (Il lève son épée):
  9601	  Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais !
  9602	  Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
  9603	  Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
  9604	  --Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?--Vous êtes mille ?
  9605	  Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
  9606	  Le Mensonge ?
  9607	  (Il frappe de son épée le vide):
  9608	  Tiens, tiens !--Ha ! ha ! les Compromis !
  9609	  Les Préjugés, les Lâchetés !. . .
  9610	  (Il frappe):
  9611	  Que je pactise ?
  9612	  Jamais, jamais !--Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
  9613	  --Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
  9614	  N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats !
  9615	  (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
  9616	  Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
  9617	  Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
  9618	  Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
  9619	  Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
  9620	  Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
  9621	  J'emporte malgré vous,
  9622	  (Il s'élance l'épée haute):
  9623	  et c'est. . .
  9624	  (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
  9625	  Le Bret et de Ragueneau.)
  9626	
  9627	ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
  9628	  C'est ?. . .
  9629	
  9630	CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant):
  9631	 Mon panache.
  9632	
  9633	Rideau.
  9634	
  9635	
  9636	
  9637	
  9638	
  9639	
  9640	
  9641	
  9642	End of the Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand
  9643	
  9644	*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYRANO DE BERGERAC ***
  9645	
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